Un pays si riche

Le Bangladesh souffre depuis longtemps d’une réputation désastreuse, alimentée par des statistiques peu avantageuses. Si la vie y est souvent difficile et incertaine, les relations humaines y demeurent empreintes d’une chaleur et d’une simplicité exemplaires.

Lorsque le Bangladesh est évoqué dans une conversation, il n’est pas rare d’entendre, à un moment ou à un autre : « pays le plus pauvre du monde ». Chaque voyageur en partance pour Dhaka craint pour sa sécurité, et s’attend à être plongé dans un bain de saleté et de violence. Les journaux télévisés, la presse écrite ou les média en ligne français ne consacrent à ce pays que quelques minutes de reportages par-ci par-là, ou de brefs articles, quand des inondations le ravagent, ou quand des affaires de corruption éclatent au grand jour. Excepté le prix Nobel de Muhammad Yunus en 2006 (inventeur du micro-crédit et fondateur de la Grameen Bank), nul ne se souvient d’avoir lu, vu ou entendu quelque chose de positif concernant l’ex-Pakistan Oriental ces dernières années, si ce n’est dans un guide de voyage.

Certes, les chiffres ne plaident pas en faveur du Bangladesh. L’IDH, dont on peut considérer qu’il est un indicateur acceptable de l’état humain d’un pays, étant donné qu’il a pour base les piliers du bien-être quotidien des gens, est plutôt catastrophique (le pays se classe aujourd’hui 146e au niveau mondial). Les chiffres économiques ne sont pas reluisants non plus, plaçant le Bangladesh au 60e rang mondial environ en termes de « développement », pour un PIB de 114 973 millions de dollars. Contrairement à l’IDH, les notions de PIB ou de « développement » sont largement sujettes à la critique. Peut-on vraiment mesurer le bonheur d’une famille en dollars ? Un pays « développé » est-il vraiment un pays qui exporte des tonnes de produits manufacturés, dont l’industrie prend du volume en ravageant la planète, et qui crée au fil des années une classe moyenne s’adonnant avec entrain à la consommation de masse? On peut en douter. Bien-sûr, un minimum de «développement» économique est nécessaire au bien-être quotidien des gens, mais quand on voit l’état déplorable du capital humain dans nos sociétés occidentales, on en arrive à se demander s’il ne vaut pas mieux se tenir éloigné de ce « développement » frénétique, qui rend les individus égoïstes et sans cesse avares de nouveaux biens.

Shamim et Rikta, nos hôtes à Khulna.  Rohim, du staff d'AOSED, nous a déniché des supers béquilles pour Fab!  La famille de Babul, notre compagnon du quotidien à Khulna, nous a offert un repas extra avant notre départ.

Soyons cependant honnêtes : il n’y a pas de fumée sans feu, et tout ce qui se dit sur le Bangladesh n’est pas usurpé ou faux. Lorsqu’on visite le pays, on ressent bien vite que la vie n’y tient qu’à un fil. L’emploi informel est partout, avec pour corollaire l’insécurité de l’activité et l’insécurité des revenus. Le système de santé est affreusement défaillant, et rares sont les Bangladais médicalement couverts. Un salarié du secteur formel doit souscrire lui-même une assurance, et choisir le nombre de maladies ou d’accidents pour lesquels il souhaite être protégé. Ce qui signifie, en d’autres termes, que si cette personne subit un coup du sort non listé lors de sa demande de prise en charge, elle en paiera le prix.

La vie au Bangladesh semble donc suspendue en l’air, et retenue par presque rien. Les bus sont vieux (c’est un euphémisme) et abîmés, les bateaux aussi. Pour aller de Khulna à Dhaka, il n’existe pas de pont, et il faut effectuer une heure de trajet sur le Gange. Dans le brouillard de l’hiver tropical, les embarcations fragiles se croisent sans la moindre règle de circulation : hors-bord, ferry, tous se partagent le courant. Lorsqu’un bateau se retourne, ce qui arrive fréquemment, ou en cas de collision, la plupart des gens se noient, ne sachant pas nager. On ressent le danger tout au long de la traversée (nous l’avons expérimenté !), et il est assez troublant d’avoir le sentiment de mettre sa vie en jeu sur un trajet aussi commun que peut l’être un Paris-Lyon en France.

Lippon, Milton et Pathro, nos jeunes potes de Dhaka.  Lippon et Tuhin ont pris soin de Fabienne comme de leur soeur!  Avec nos hôtes bangladais à l'université agricole de Dhaka.

Pourtant, au-delà de cette précarité et de ce manque de sécurité au quotidien, le Bangladesh est l’un des pays les plus riches au monde. Humainement riche. En un peu plus d’un mois de présence, on nous a demandé des centaines de fois d’où nous venions, qui nous étions, mais jamais de pourboires, jamais de sommes exorbitantes pour un trajet en bus ou en rickshaw. On s’est intéressé à nous plus qu’à notre portefeuille. On nous a proposé de nous transporter gratuitement suite à la blessure de Fabienne, et des dizaines de personnes se sont sincèrement attristés en la voyant en béquilles : « vous venez visiter notre pays et elle se blesse, c’est tellement triste ! ». Au restaurant, on nous a refusé un petit pourboire (l’équivalent de 10 centimes d’euro), au nom du plaisir d’inviter et de l’honneur de nous avoir pour clients ; au marché, les commerçants ont toujours mis un point d’honneur à nous rendre la monnaie au taka près (1 taka = 0,01 euro), quitte à faire 500 mètres en courant pour aller chercher le change.

Au Bangladesh, les gens se parlent, se prennent par le bras ou par la main, qu’ils se connaissent ou non. Le lien social existe encore. On interpelle les plus vieux en criant « mama », ce qui veut dire « tonton », et les hommes d’une même génération s’appellent entre eux « Bai » (frère) ; on discute instantanément avec son voisin dans le bus, on s’arrête dans la rue pour acheter une cigarette et la fumer en compagnie du vendeur ; on suit les voyageurs avec curiosité pour voir ce qu’ils font, savoir qui ils sont…L’intérêt pour les autres y est réel et sincère, et de fait, l’hospitalité bangladaise est hors du commun. A Dhaka, 5 jeunes diplômés en recherche d’emploi nous ont ouvert leur porte pour Noël, nous offrant leur lit, tous les repas quotidiens cuisinés par leurs soins, les transports, et une bienveillance digne du cercle familial. Une connaissance un peu éloignée est devenue en quelques jours un ami, arrangeant notre quotidien, nous invitant à manger avec sa famille le 25 décembre, partageant avec nous de longues et passionnantes discussions, et nous offrant à chacun un cadeau avant notre retour en Inde. 

Tuhin et Fab lors d'une de nos petites sessions collectives du soir!  La famille de Hassan, qui nous a offert un repas de noël typiquement bangladais! Comme deux frangins!

A Khulna, pendant un mois, on nous a également reçus à manger, on nous a offert chaque trajet en rickshaw ou en tuc-tuc, et on nous a accueillis dans la plus belle chambre de l’appartement. Lorsque Fabienne s’est fracturé le pied, un éminent podologue l’a soignée gratuitement, interrompant son petit-déjeuner un vendredi matin (jour saint pour les musulmans, et donc non-ouvré au Bangladesh) pour la consultation. Il nous a offert, en plus de ses services, d’excellents chocolats, et un ouvrage incontournable sur l’indépendance de l’Inde (Below the line, du journaliste Kuldip Nayar). Lors de ce rendez-vous, une tour Eiffel miniature trônait sur son bureau…Le dernier soir, le propriétaire de l’immeuble occupé par AOSED nous a invités à un repas phénoménal, avec un plaisir non feint. Comme le veut la tradition au Bangladesh, les convives mangent avant, et peu importe ce qu’ils engloutissent, seul le reste constituera le repas de celui qui accueille et de sa famille.

On pourrait multiplier les exemples, mais l’essentiel est là. Chaleur, intérêt sincère pour les autres, désintéressement, honnêteté, hospitalité, tous ces généreux traits de caractère sont fortement présents chez la majorité des Bangladais. Certes, le crime fleurit à Dhaka, la corruption demeure au sommet de l’Etat, et la vie quotidienne de millions de personnes est incertaine et précaire. Mais si l’on place, hors de toute considération économique, les relations humaines au cœur de la vie des gens, le Bangladesh est un pays riche, et considérablement « développé ». Les Bangladais aimeraient que le monde les regarde pour ce qu’ils sont, plus que pour ce qu’ils subissent chaque jour. C’est donc avant tout à ceux qui visitent ce pays d’en dire deux mots, car comme nous le disait notre ami Hassan au départ de Dhaka, « vous êtes maintenant des ambassadeurs du Bangladesh ».

Nos partenaires

ville-de-lyon    vaf    fedina    aosed    kpa

Logo-Region-en-couleurs-fichier-jpg-haute-definition      logo alter      logo resacoop 

Suivez-nous!

powered by contentmap

Ils/Elles s'engagent!

  • Dewi, vice Secrétaire générale, KPA, Jakarta, Indonésie: "En m'engageant avec KPA en 2007, j'ai compris que l'Indonésie est avant tout un pays agricole, même si nos dirigeants n'en tiennent pas compte".

    Dewi, vice Secrétaire générale, KPA, Jakarta, Indonésie: "En m'engageant avec KPA en 2007, j'ai compris que l'Indonésie est avant tout un pays agricole, même si nos dirigeants n'en tiennent pas compte".

  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

    Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

    Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

    Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

    Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

Like us!

Nous contacter

IMG 1974 640x427 76x51

lesreporterssolidaires@gmail.com

Plus d'infos et de photos sur Facebook: Les reporters solidaires