La citadelle des femmes

Fondée en 2000, l’ONG cambodgienne Banteay Srei[1], mène depuis 2010 un plan quadriennal visant l’émancipation féminine et le renforcement des communautés rurales. Elle obtient des résultats probants, grâce à une approche basée sur la démocratie participative et la revendication des droits.

Emancipation féminine et empowerment villageois

« Au Cambodge, beaucoup de femmes ne connaissent pas leurs droits, et n’ont pas l’habitude de parler de leurs problèmes. Elles restent à la maison et font le travail domestique ». Le constat dressé par Phoung, Technical team manager de Banteay Srei à Phnom Penh[2], est sans appel. «Peu de femmes ont des responsabilités ; dans les gouvernements locaux, elles ne représentent qu'environ 20% des élus[3], et celles qui siègent ont peu de pouvoir[4]. Nous disposons d’un Plan national pour la protection des femmes, et d’un ministère des Affaires féminines, mais les moyens font défaut, analyse-t-elle. Au niveau local, c’est la même chose : les conseils de communes[5] ont un budget consacré à ces problèmes, mais il est très difficile d’utiliser cet argent ». Le plus souvent, les élus locaux se contentent de décider la construction ou la rénovation de routes et de canaux, car ces réalisations concrètes sont  les plus visibles. Selon Phoung, l'application des droits des femmes est le principal défi auquel la société cambodgienne doit faire face aujourd’hui. Un problème au cœur de tous ceux qui entravent la vie des habitants des zones rurales.

A travers son programme intitulé « Moving towards gender justice and empowerment for cambodian rural communities »[6] (2010 – 2013), Banteay Srei est engagée dans 53 villages, répartis sur 10 communes, dans les provinces de Siem Reap et de Battambang. Les objectifs de ce programme sont au nombre de cinq, dont quatre concernent directement les populations cibles[7]. Banteay Srei s’est ainsi fixé pour but de permettre à un nombre croissant de femmes d’exercer des responsabilités au niveau local, notamment en devenant commune councillors[8] ; d’améliorer les conditions de vie des ménages ruraux, en développant des activités génératrices de revenus impliquant les femmes ; de lutter activement contre les violences de genre (notamment les violences morales, peu reconnues au Cambodge) ; d’amener les villages cibles vers l’émancipation et la sortie progressive du programme. Ce dernier point est une des particularités de la stratégiede Banteay Srei : plutôt que de maintenir sous assistance les mêmes communautés pendant des années, l’idée est de les accompagner vers une sortie progressive du programme. Pendant un an, Banteay Srei assure la supervision des activités menées dans le village, avant que celui-ci ne devienne totalement indépendant. De nouveaux villages sont intégrés sur la base des statistiques disponibles sur la vulnérabilité de telle ou telle zone, et grâce aux données de terrain échangées par Banteay Srei avec ses partenaires.

Bien que les actions découlant de ces objectifs s’adressent avant tout aux femmes, c’est le bien être des communautés villageoises dans leur ensemble qui est en jeu dans le programme. L’ONG travaille également avec les hommes, afin de renforcer la confiance mutuelle et la solidarité entre les genres. Le schéma est simple : protéger et émanciper les femmes, faciliter la cohésion entre les sexes, développer des activités génératrices de revenus dans lesquelles les femmes trouvent leur place, afin de renforcer durablement les structures villageoises.

Danang, Program manager de la province de Siem Reap, anime une réunion de villageoises.  Lors de ce rassemblement, chaque femme peut faire part des problèmes qu'elle estime prioritaires dans son village.  Les propositions sont compilées dans un tableau et priorisées.

La réunion s'étale sur la journée, mais tout le monde tient le coup !  Encadrées par Danang, les femmes de la commune de Pourk s'expriment facilement.  Plus actives dans les processus de décision, les villageoises sont également plus écoutées à la maison.

Les discussions sont longues, mais chacune peut s'exprimer sur chaque problème soulevé.  Danang explique à Thibault et à Melanie, une volontaire anglaise, les règles du vote concernant les problèmes majeurs, qui seront inscrits au plan d'action de la commune.  Dans leur liste de problèmes, les villageoises en choisissent 6, qui sont confrontés aux 6 retenus par les conseillers communaux. Villageoises et élus se rassemblent, et dressent une liste commune de 8 problèmes prioritaires; les solutions qu'ils envisagent sont enfin inscrites au plan d'action communal.

Agir au plus près des besoins pour des résultats concrets

Afin de sensibiliser les villageois à leurs droits, et de les aider à peser dans les processus décisionnels, Banteay Srei a développé un réseau de terrain dense et fonctionnel, impliquant directement les populations cibles. Dans chaque village, 5 à 7 community facilitators sont élus ; ils sont en charge des questions de genre, de communication avec les autorités locales, et de développement des sources de revenus. Régulièrement, ils conduisent des réunions destinées à recenser les demandes et les besoins des villageois, et principalement des femmes. Deux d’entre eux, un homme et une femme, sont affectés au Gender Peace Network; ils sont responsables de la médiation des conflits liés à des violences domestiques, à du harcèlement

D’autre part, Banteay Srei compte dans son staff de nombreux coordinateurs de terrain, supervisés dans chaque province par un Program manager, en charge de la gestion globale des activités. Danang occupe ce poste pour les 5 communes de la province de Siem Reap ; elle nous explique brièvement ses missions. « J’essaye de renforcer le lien entre les conseils de communes et les villageois. Je dois m’assurer qu’ils travaillent bien ensemble, qu’ils identifient bien les problèmes, et que les élus les entendent et les traitent dans la plus grande transparence ». Régulièrement, des réunions réunissent les villageoises d’une commune, accompagnées de leur chef de village, et les conseillers communaux. Les deux groupes dressent une liste des problèmes qu’ils estiment prioritaires, selon un processus on ne peut plus démocratique, où chacun se prononce sur tout ; puis ils confrontent leurs conclusions, et élaborent des solutions communes, inscrites au sein du plan d’action communal[9]. Danang résume ainsi ces rassemblements : « Nous incitons les gens à se rapprocher des élus communaux, et à s’exprimer clairement pour les pousser à travailler efficacement en leur faveur ». Et cette méthode de travail semble porter ses fruits. Selon Phoung, on peut relever quelques évolutions notoires depuis le début du programme, en 2010: « Plus de femmes sont impliquées au niveau politique, et elles donnent envie aux plus jeunes d’en faire autant. Les maris s’opposent moins lorsqu’elles prennent ce genre de responsabilités. On constate également que les femmes parlent plus des violences qu’elles subissent, et qu’elles sont de plus en plus impliquées dans la gestion d’activités génératrices de revenus ». Il en découle, par exemple, une meilleure entente entre les sexes et une sécurité alimentaire renforcée, via la participation accrue des femmes à la vie agricole.

Les outils développés par Banteay Srei sur le terrain sont nombreux : formation des femmes élues commune counciliors à la gestion des processus budgétaires, organisation de workshops sur l’importance de l’implication féminine en politique… D’autre part, diverses actions visant l’amélioration du cadre de vie ont été menées en 2012, afin de permettre aux femmes de gérer des micros-entreprises, ou de se former à la gestion agricole durable. Sept groupes de « création de revenus » ont été créés dans des villages de la province de Siem Reap, et 10 dans celle de Battambang, intégrant pas moins de 315 personnes. Ces groupes ont développé des élevages de poulet, des systèmes d’épargne commune… D’autre part, 19 community facilitators ont été formés en 2012 aux techniques de création et de gestion de mini-commerces, pour encadrer celles qui souhaitent se lancer dans une nouvelle activité. Ces innovations micro-économiques ont un effet boule de neige : confiantes et autonomes, contribuant financièrement à la vie du ménage, les femmes impliquées font valoir leurs droits dans la sphère familiale, ce qui réduit considérablement les déséquilibres de genre.

Malgré ces résultats encourageants, Phoung et Danang reconnaissent toutes deux qu’il faut du temps pour changer les mentalités et les mœurs de la société cambodgienne, particulièrement lorsqu’il s’agit d’égalité entre les sexes. Em Samoeurn, commune councillor élue depuis plus de 10 ans dans la commune de Pourk (province de Siem Reap), confirme ces observations : « On voit plus de cas de violences domestiques, c’est vrai. C’est alarmant, mais ça veut au moins dire qu’aujourd’hui, celles qui les subissent ne se cachent plus». Ce premier domino tombé, Banteay Srei doit poursuivre son travail de terrain, afin de rendre aux femmes la place qui leur revient au cœur des villages. C’est le préalable nécessaire à un réel renforcement des communautés rurales.


[1] Banteay Srei signifie « La citadelle des femmes » en langue khmère ; c'est le nom d'un temple de grès rose situé à proximité du complexe d'Angkor, et datant de la même époque.

[2] Le siège de Banteay Srei se trouve à Phnom Penh, et 4 personnes y travaillent. Les activités de terrain se répartissent dans 10 communes (groupement de villages, lire par la suite), réparties ainsi : 5 autour de la province de Siem Reap, et 5 dans la province de Battambang. A Siem Reap, le staff compte 16 membres ; à Battambang, l’équipe se compose de 8 personnes, soit 28 salariés au total.

[3] Les autorités locales sont de deux types : les chefs de villages, qui sont cooptés, et les conseils de communes, qui sont élus pour 5 ans par les habitants des villages composant la commune.

[4] Dans les 10 communes où intervient Banteay Srei, 7 comptent 2 femmes au conseil communal, et 3 n’en dénombrent qu’une seule.

[5] L’organisation administrative cambodgienne est la suivante : 23 provinces, qui se répartissent en districts, eux-mêmes divisés en communes (1600 en tout), chaque commune regroupant de 3 à 30 villages, pour un total de 14 000 villages environs.

[6] En français, « Progresser vers la justice entre les genres et le renforcement des communautés rurales cambodgiennes ».

[7] Le dernier objectif concerne le renforcement des capacités internes de l’ONG.

[8] Les communes councillors, élus pour 5 ans par les villageois, siègent au conseil de commune, en charge du développement des différents villages.

[9] Les communes supportent 20% des coûts liés à la réalisation du plan ; les 80% restants sont apportés par Banteay Srei ou par des ONGs partenaires.

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