Singapour, un mythe à la peau lisse

Paradis doré, propret, vert et aéré, Singapour s’est propulsée en un siècle au top 5 des pays les plus prospères au monde. Celle qu’on surnomme la petite « Suisse d’Asie » n’en est pas moins un pays autoritaire prêt à tout pour conserver son harmonie sociale.

« The place to be »

Vitrine d’une Asie en pleine mutation, Singapour est devenue « the place to be », tant pour les investisseurs du monde entier, que pour les riches étrangers séduits par sa politique fiscale avantageuse[1]. Avec un PIB par habitant de 49 500 Euros[2], Singapour joue désormais dans la cour des grands[3]. Et ses infrastructures sont à la hauteur de la place qu’elle a conquise dans l’échiquier économique mondial. La cité marchande a su jouer de sa situation maritime exceptionnelle pour devenir le deuxième port mondial après Shanghai[4], tandis que son aéroport est plébiscité par les voyageurs comme étant l’un des plus standing au monde. Quoi de plus normal, pour un pays qui a bâti en grande partie sa richesse sur les exportations et le commerce international ? Privée de ressources naturelles pour valoriser son territoire, la protégée de Thomas Raffles[5] se condamnait pourtant à une situation de dépendance totale vis-à-vis de ses voisins (80% de l’eau de Singapour provenait ainsi de Malaisie)[6]. Mais Singapour a su faire face à ces défis en misant tout sur ses points forts. Aujourd’hui, la Cité-Etat est en passe de devenir le leader mondial des places financières, devant la Suisse[7], et attire nombre d’entreprises et de talents du monde entier. 38% des 5 millions d’habitants seraient ainsi des étrangers. À l’étroit dans ses 700km², la ville semble s’étendre vers le haut, conquérant l’espace dans une mer de gratte-ciel et building résidentiels. Bien qu’elle soit un des Etats les plus densément peuplé au monde[8] - eldorado oblige ! -, Singapour a néanmoins réussi le pari de cumuler à son épanouissement économique une qualité de vie pour ses habitants, comparable à celle du Luxembourg. On peut donc s’y faire soigner par des médecins de renommée internationale, mettre ses enfants dans des écoles d’élites, rouler sur des avenues dégagées sans risquer d’y croiser un bouchon, et surtout déambuler dans une multitude de parcs aussi bien entretenus que les jardins privés d’un hôtel de luxe. Une ville où il fait bon vivre, au milieu d’une jungle urbaine calme et organisée, mais où la tranquillité de façade s’achète encore au prix fort.

Singapour, enfant modèle ?

Modèle de réussite économique, Singapour n’en est pas moins décriée par les organismes de défenses des Droits de l’Homme, comme un pays faisant fi des libertés fondamentales pour conserver son harmonie sociale. Certes, elle enregistre un des taux de criminalité parmi les plus bas du monde, et les trois communautés majoritaires qui la composent (70% de Chinois, 14% de Malais et 8% d’Indiens) semblent se côtoyer sans troubler l’ordre établi. Mais cette tranquillité se monnaie au prix fort. Depuis l’accession de Singapour à l’indépendance en 1965, la « dynastie » des Lee[9] accapare le pouvoir et dirige l’île d’une main de fer. Omniprésentes, les milices de Big Brother patrouillent la ville en civil, prêtes à traquer le moindre dérapage. Et quel dérapage ! Dans la « cité des interdits », même des gestes anodins sont sujets à la réprimande. Ainsi, manger ou boire dans le KTM (métro urbain) est passible de 500 dollars singapourien d’amende (285 Euros), fumer dans un parc public du double, s’asseoir sur un escalator est formellement proscrit, et mâcher un chewing gum[10] est interdit, à moins de pouvoir justifier par un certificat médical de son utilisation à des fins thérapeutique ou dentaire… Au niveau de la liberté de presse et d’expression, la censure est de mise : les manifestations sans autorisation, ainsi que les grèves, sont interdites. La plupart des journaux insulaires ont été retirés de la vente ; les films, amputés des scènes de nudité, d’érotisme ou de violence. Quant au trafic de drogues, la cité modèle fait preuve de « tolérance zéro ». Préférant la peine capitale à l’emprisonnement à vie (bien qu’un assouplissement des lois anti-drogues soit en cours[11]), Singapour détient la triste palme mondiale du nombre le plus élevé d’exécutions capitales par nombre d’habitants[12]. Mais le parfait élève du capitalisme moderne devra faire face dans les années à venir à de nombreux défis, qui devraient infléchir les lignes directrices de sa politique sociale. Bien que son taux de chômage plafonne à 2%, la Cité-Etat a de plus en plus recourt à une main d’œuvre peu qualifiée d’immigrants censée pallier au vieillissement de sa population[13]. Les tensions et les contrastes sociaux s’accentuent, tandis que le parti d’opposition gagne du terrain sur la voie législative. Forcé de desserrer l’étau sur les libertés publiques, le Gouvernement est néanmoins prêt à tout pour conserver son hégémonie. Mais la bataille ne fait que commencer. Le 13 mars dernier, entre 1000 et 3000 manifestants s’étaient donné rendez-vous sur la place dédiée aux rassemblements populaires, pour protester contre la politique migratoire de Lee Hsien Loong. Une première depuis l’indépendance de ce petit pays[14], qui ne saurait longtemps se résoudre à faire la sourde oreille. Réputés dociles et apathiques, les Singapouriens n'ont néanmoins pas hésité à descendre dans la rue pour clamer leur mécontentement. Eux aussi sont prêts à tout pour conserver leurs intérêts. 

Le jardin botanique de Singapour invite à la détente et au repos.  Il abrite plus de 10 000 espèces végétales, ainsi que de nombreux oiseaux, singes, serpents et autres spécimens de la faune tropicale.  En 1877, onze plants d'hévéas (pour la culture du latex) ont été rapportés au parc par les britanniques. Ils sont à l'origine de 90% des hévéas plantés actuellement dans le monde.

Un ilot préservé de jungle primaire, au coeur du jardin botanique.  A Chinatown, où les shophouses abritent à la fois la maison et le commerce des habitants.  Le quartier de "Little India" est une véritable perle d'authenticité au coeur de la cité moderne.

Plutôt que de raser le quartier, le Gouvernement a fait le choix de la rénovation et de la conservation, pour le plus grand bonheur des touristes de passage.  Le temple de Sri Veeramakaliamman, dédié à la déesse Kali, a été bâti par des immigrés bengalis en 1881.  Musique, odeurs et couleurs envoûtantes, on se croirait en Inde!

Les restaurants du coin proposent des spécialités indiennes dont on ne se lasse pas: parotha et uthapam sont au menu du jour.    Les petits marchés traditionnels ont encore pignon sur rue, malgré la modernisation rapide de la ville.  On y trouve fruits, légumes, épices, fleurs, CD de musique indienne et babioles en tout genre. 

Le mariage du pigeon et de la tradition.  Singapour n'a pas volé son surnom de "ville jardin". Pour conserver son statut, le Gouvernement investit de plus en plus sur le plan environnemental.  La tour bateau, au coeur de la Marina Bay, quartier des affaires. Une excentricité de l'architecte d'origine israélienne Moshe Safdie, souhaitant doter la cité-Etat d'une "porte" symbolique.  

Marina Bay, ou les délices de la contemplation.  Banques, hôtels de luxe et sièges sociaux d'entreprises se disputent le quartier des quais.  L'Iron Mall, un bijou architectural tout de verre et d'acier.

Les Mall - ou centres commerciaux, fourmillent de mille et un(e)s passionné(e)s de shopping.  Le singapourien s'habille en Prada.  La faim au ventre, on brave les interdits dans l'aéroport de Changi, en mangeant un riz frit sur une banquette. Départ pour Jakarta dans seulement deux heures!


[1] Sur les 5 millions d’habitants que compte la petite île, excroissance passée de la Malaisie, presque 800 000 sont millionnaires.

[2] Le PIB par habitant en France tourne autour de 27 000 Euros.  http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/singapour/presentation-de-singapour/.

[3] Singapour fait partie des « 4 dragons asiatique », aux côtés de Taïwan, Hong Kong et de la Corée du Sud. Cette expression fait référence à ces quatre pays d’extrême Orient ayant rejoint dans les années 90 le rang des pays dits développés, grâce à un bond économique et industriel sans précédent.

[4] En termes d’exportations et de trafic maritime.

[5] Sir Thomas Raffles acheta l’île de Singapour au sultan de Johor en 1819, afin de contrer toute tentative de domination commerciale de la région par les Hollandais.

[6] Grâce, entre autres, à un système de récupération d’eaux de pluie, Singapour est aujourd’hui autonome dans son approvisionnement en eau potable.

[7] ATS, « Singapour dépassera la place financière suisse en 2013 »,  http://archives.tdg.ch/actu/economie/singapour-depassera-place-financiere-suisse-2013-2011-06-29, 26 juin 2011.

[8] Singapour est le deuxième pays le plus densément peuplé au monde.

[9] Lee Hsien Loong est le Premier ministre actuel, fils du père de la Singapour moderne Lee Kuan Yew, tous deux membres du PAP (Parti d’Action Populaire) qui domine la scène politique depuis l’indépendance.

[10] La production, la vente et la consommation de chewing gum ont été interdits en 1992.

[11]Tham Yuen-C, « Drogues : fin de la tolérance zéro ? », http://www.courrierinternational.com/article/2012/10/31/drogues-fin-de-la-tolerance-zero, 31 octobre 2012.

[12] Entre 1991 et 2005, 420 personnes ont été envoyées à la potence.

[13] Le contrôle de la natalité dans les années 70 a entraîné une baisse de la démographie, et un recours massif aux immigrés pour assurer sa croissance économique. La Cité-Etat affiche le deuxième taux de fécondité le plus bas au monde (1,2 enfant par femme).

[14] Sur l'unique place dédiée aux rassemblements populaires, les manifestants n'avaient jamais été si nombreux. Leur nombre avait jusque là toujours tourné autour de 200.

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  • Dewi, vice Secrétaire générale, KPA, Jakarta, Indonésie: "En m'engageant avec KPA en 2007, j'ai compris que l'Indonésie est avant tout un pays agricole, même si nos dirigeants n'en tiennent pas compte".

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  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

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  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

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  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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