Quand l'or bleu devient poison

 

La vie est loin d’etre un long fleuve tranquille pour les populations des regions cotieres du Sud-Ouest du Bangladesh. Outre les innondations et les cataclysmes naturels qui rendent leur pays tristement celebre, les habitants doivent faire face au manque cruel d’eau potable. Ironie du sort, quand on sait que le Bangladesh est parcouru par plus de 700 rivieres, et que l’or bleu est une des ses principales richesses ! Pollution des sols, salinité accrue des eaux douces, contamination à l’arsenic, … autant de facteurs contre lesquels AOSED, ONG basée à Khulna, lutte quotidiennement depuis plus de dix ans.

Rechauffement climatique et pollution industrielle

Malgré la meilleure santé économique qu’affiche l’un des pays les plus pauvres au monde en terme d’IDH[1], le Bangladesh doit faire face à une crise de l’or bleu qui ne cesse de s’aggraver sous le poids du réchauffement climatique et d’une démographie constamment en hausse. Près d’un quart de sa population, à savoir 36 millions de personnes, seraient aujourd’hui privés d’un accès durable à l’eau potable, et subiraient les conséquences sanitaires désastreuses de l’absorption d’une eau polluée, contaminée et non traitée. La question de l’eau au Bangladesh soulève une multiplicité d’enjeux complexes et interdépendants auxquels les politiques nationales peinent à apporter des réponses satisfaisantes. Le Bangladesh se caractérise par une forte proportion de plaines alluviales, où circulent environ 700 rivières, et ses trois fleuves majoritaires (le Gange, le Brahmapoutre et le Meghna) se rejoignent en delta dans les zones côtières du pays, lesquelles occupent environ un tiers du territoire national. Comment imaginer qu’un pays si riche en eau subisse aujourd’hui l’une des crises sanitaires les plus problématiques au monde ? La première raison tient au fait que la majorité des fleuves bengalais prennent leur source en dehors du pays, et que sa puissante voisine l’Inde dévie certains de leur cours pour alimenter ses zones rurales sujettes à la sécheresse[2]. La deuxième, de loin la plus inquiétante, tient au réchauffement climatique. Le nombre de saisons est passé de six à trois, et se décomposent comme suit : une période de forte sécheresse de juillet a octobre, un hiver doux d’octobre a mars et une saison des pluies, accrue en terme de précipitations, de mars a juillet. Le niveau de la mer a donc augmenté ; elle recouvre désormais presque 10,9% du territoire national[3], et une accélération du processus est à prévoir dans les prochaines annees, selon les scientifiques[4]. L’érosion des rives, due a des crues de plus grande ampleur, a quant a elle eu des répercussions désastreuses sur l’économie de la région[5]. Par ailleurs, l’effet combiné de l’assèchement du lit des fleuves par les retenues d’eau opérée en amont, et de l’augmentation du niveau de la mer, ont entraîné une salinisation des eaux douces, rendant l’eau des fleuves impropres à la consommation. Mais les problématiques liées à l’eau se complexifient avec l’introduction, au détour des années 80 et dans les zones côtières, de l’aquaculture intensive de crevettes. Les eaux saumatres, qu’elle requiert, rajoute à la salinité des eaux, et le paysage agricole, autant que la biodiversité de la région, sont forcés de s’adapter à cette nouvelle donne. « Les fermiers ont du arreter de cultiver leurs produits locaux, car les sols n’y étaient plus propices, explique Shamim Ashreef, directeur executif d’AOSED, une ONG basée à Khulna et spécialisée sur la question de l’accès à l’eau dans les zones côtières du sud-ouest du pays. La plupart d’entre eux dépendent aujourd’hui de compagnies qui cultivent un riz plus adapté aux caractéristiques de l’eau et des sols, mais qui utilisent des intrants chimiques par souci de rentabilité ».

 

Une crise sanitaire nationale

Les conséquences sanitaires sont catastrophiques : Les populations, forcées de boire les eaux de surface chargées en sel et en produits chimiques[6], sont sujettes à des maladies comme le choléra et autres infections parasitaires. Seule source potentielle d’eau potable, l’eau puisée dans les nappes phréatiques, à plus de 200 mètres de profondeur, s’est par ailleurs révélée 10 à 50 fois plus concentrée en arsenic que la norme internationale[7]! Une mort sur cinq serait due, selon l’OMS, à ce qu’elle qualifie de « plus importante contamination de masse de l'histoire ». A la paupérisation d’une population en grande partie dépendante d’une agriculture vivrière en perdition, s’ajoute également un exode rural massif en direction des grandes villes du pays. Des milliers de personnes quittent ainsi leur village pour tenter leur chance ailleurs. Un phénomène d’envergure, quand on y adjoint les millions de réfugies climatiques forcés de quitter leurs terres pour échapper aux cyclones et aux innondations qui font rage dans la région[8]. Et que font les grandes villes, à l’instar de Dacca, la capitale ? Elles absorbent quotidiennement ces flux migratoires, surpeuplant leurs bidonvilles, sans pouvoir répondre à la demande croissante en eau de leur population. Dans les zones urbaines du pays, seuls 40% des habitants ont accès à l’eau courante[9], et seul un dixième de celle-ci bénéficierait d’un traitement adéquat[10]. L’absence d’assainissement rajoute à la vulnérabilité des populations, puisque seul 40% auraient accès à des toilettes. Face à ces nombreux défis que soulève la question de l’eau, le Gouvernement bangladais a pris, entre autre, l’engagement de réduire de  moitié, d’ici à 2015, le nombre d’habitants prives d’accès à l’eau potable²²². Il a ainsi mis en place, depuis l’indépendance du pays en 1971, plusieurs programmes destinés à améliorer l’approvisionnement en eau des populations. Les instruments globaux de sa politique de gestion de l’eau sont définis dans la National Water Policy (1999) et le National Water Management Plan (2003). Ils prévoient, entre autres, un vaste programme de forage et la mise en place de PSF (Pond Sand Filters) pour assurer à tous et à toutes, un accès durable et équitable à l’eau. Mais les résultats ne sont pas à la hauteur des investissements de grande ampleur qu’impose la gravité de la situation. Sans parler de l’insuffisance de traitement des eaux contaminées, le manque de maintenance des points d’eau sur le long terme rendent les infrastructures caduques, et l’absence de concertation entre les différents acteurs de la gestion de l’eau (ONG, agences, …) sont un frein à l’efficacité des actions menées. « Dans l’upazilla de Dacope²²² où nous intervenons, 390 PSF ont été mis en place pour satisfaire aux besoins en eau des populations, mais la maintenance des équipements a stoppé six mois après leur installation », explique Shamim Ashreef.

Vers un nouveau modèle de gouvernance de l’eau

Pour construire un nouveau modèle de gouvernance de l’eau, l’action sur le terrain et le lobbying d’ONG comme AOSED sont fondamentaux. Dès 2001, cette ONG se lance dans une campagne nationale destinée à promouvoir l’accès à l’eau potable et aux infrastructures sanitaires dans les zones côtières du Sud-Ouest du pays, délaissées par les agences gouvernementales. A partir de 2007, elle se lance dans la création d’« Associations de gestion de l’eau » (Water Management Associations, WMA), dans l’idée d’établir un modèle de gouvernance de l’eau basé sur la participation des populations concernées. D’actions en sensibilisations, elle a permis à des groupes de villageois de s’approprier collectivement des points de distribution d’eau, et de les impliquer individuellement et financièrement dans la maintenance des équipements²²². D’années en années, elle rame à contre-courant de la tendance trop largement répandue d’une appropriation, par les notables locaux, des ressources locales²²². L’installation de PSF par le Gouvernement incluant la participation financière des populations bénéficiaires, les WMA peuvent désormais mettre en commun leurs ressources pour satisfaire aux besoins de la communauté. Mais l’action d’AOSED ne s’arrête pas là. On citera brièvement le combat qu’elle a mené pour l’installation de sanitaires dans les écoles de cette région, afin de remédier au manque crucial d’hygiène dont souffraient écolières et enseignantes. On évoquera également sa lutte pour la préservation de la biodiversité. Les régions côtières du Sud-ouest  Actuellement, AOSED mène une réflexion autour de la promotion d’une agriculture diversifiée et respectueuse de l’environnement, par le biais de la sensibilisation et de l’organisation des fermiers. Elles devraient aboutir, entre autres, à la création de petits systèmes de gestion de l’eau, afin de faire face aux fortes sécheresse qui accablent chaque année la région, et à la mise en place d’une « banque de semences », destinée à diversifier les variétés de riz cultivées. Présente sur la scène politique nationale, internationale²²² comme au niveau local, AOSED participe de la consolidation de multiples réseaux d’ONG bangladaises autour de la question de l’eau, du réchauffement climatique et de la préservation de la biodiversité. Elle tente également de renforcer la concertation entre les différents acteurs en présence, afin de faire de l’accès durable et équitable à l’eau potable, une réalité pour tous et pour toutes.


[1] Le Bangladesh compte parmi les 50 pays qui ont le plus faible Indice de Développement Humain. Cet indice est calculé en fonction de differents facteurs : accès a l’éducation, accès aux soins, revenus moyens annuels par habitant, espérance de vie, etc., ... Pour donner quelquess chiffres, au Bangladesh, 53% de la population est analphabète, l’espérance de vie est de 69 ans et le revenu national brut moyen par habitant est de 100 Euros mensuels.  

[2] Le barrage du Farraka sur le Gange, construit par l’Inde en, a privé les paysans bangladeshis d’une partie de l’eau qu’ils recevaient durant la saison sèche.

[4] Le niveau des mers a augmente a une vitesse 60 fois superieure aux previsions du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du climat).

[6] Afin de repondre aux besoins croissants de nourriture d’une population en hausse, le Gouvernement national a introduit dans les regions cotieres la monoculture d’une variete de riz plus rentable que les varietes locales. Les intrants chimiques utilises ont contribue a la contamination des sols et des eaux de surface.

[7] L’ingestion d’arsenic sur le long terme provoqueraient a long terme maladies de peau, cancer des poumons et cancer de la vessie.

[8] « Les effets du réchauffement climatique poussent des milliers de travailleurs et travailleuses vers les villes ou à l’étranger comme main-d’oeuvre bon marché », Bangladesh : face aux defis de l’eau, Amnesty International, 2009.

[10] Il existe a Dacca une seule usine de traitement des eaux de surface. La qualite de l’eau distribuee est donc en grande partie contaminee par la pollution industrielle et les fuites provenant des canaux d’evacuation.

 

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  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

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  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

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  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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