Jusqu’à la dernière goutte

La question de l’eau se pose différemment, que l’on se trouve en ville ou près des littoraux. Si l’or bleu abonde en surface dans les zones côtières (ne couvrant pourtant que les 2/3 des besoins de ces territoires), la ville de Khulna pompe ses sols jusqu’a la dernière goutte pour approvisionner ses habitants.

Des profondeurs du sol au robinet

À Khulna, troisième ville du pays, avec son million et demi d’habitants, l’approvisionnement en eau potable relève depuis 2008 d’une organisation gouvernementale : la KWASA (Khulna Water Sewerage Authority). Bien que, d’années en années, les ressources en eau s’épuisent, « 45% des habitants ont aujourd’hui accès a l’eau courante, selon le directeur de la KWASA, Mr Abdullah, et 55% dépendent de systèmes d’approvisionnement privés ». Des chiffres que dément Shamim Arfeen, directeur exécutif d’AOSED puisque, selon ses propres sources, seuls 60% de la population auraient accès à l’eau potable. « Chaque jour, ce sont près de 45 millions de litres d’eau qui sont extraits des sols par la KWASA grâce à 64 tubewell[1], explique Mr Abdullah. En surface, un réseau dense de pipeline connecté aux tubewell permet l’acheminement de l’eau dans toute la ville ». Ou presque. Faute de ne pas être propriétaire de leur logement, les habitants des bidonvilles ne peuvent être raccordés au réseau public de distribution, et doivent se contenter de la présence de quelques points d’eau en périphérie, pour subvenir à leurs besoins quotidiens. 

Une femme pompe l’eau pour remplir sa jerricane.  Au total, celle-ci peut contenir 20 litres d’eau.  Chaque jour, l’approvisionnement en eau des foyers est assuré par les femmes qui font des aller-retour entre les pompes à eau et leur domicile.

90 000 familles dépendent ainsi de tubewell et de pompes à eau manuelles installées par Inter Aid, l’unique ONG active dans ces zones. Quant à la qualité de l’eau, « elle est parfois bonne, parfois mauvaise », explique Shamim Arfeen. « Pour extraire une eau de meilleure qualité, se défend Mr Abdullah, la KWASA doit pomper à plus de 300m de profondeur. Mais si la salinité en profondeur est moins importante, la concentration de l’eau en TDS (Total Dissolved Solids) atteint parfois 2200mg/L[2] ». À forte concentration, ces sédiments et minéraux sont responsables du goût infect que peut avoir l’eau. Les canaux d’acheminement, lorsqu’ils sont en mauvais état, contribuent à intensifier le phénomène. Pour l’atténuer, la KWASA a remplacé en 2010 certains pipeline, vieux de plus de 25 ans, mais Shamim Arfeen déplore le fait que « beaucoup d’entre eux continuent encore de contaminer les eaux ».

Vaisselle dans une artère du New Market.  Lessive et bain se font parfois dans les étangs que comptent encore la ville, rajoutant à l’insalubrité des eaux de surface. Malgré tout, certains continuent d’y puiser leurs réserves quotidiennes.  L’eau bouillie permet d’éviter la transmission de bactéries.

Des ressources en eau qui s’epuisent

Aujourd’hui, les étangs qui approvisionnaient autrefois la ville en eau, ont presque tous disparu. « Ils ont été comblés pour y construire de nouveaux buildings, car il fallait pouvoir loger une population qui a doublé en à peine quarante ans ! », raconte Shamim Arfeen. À mesure que la démographie progresse, les sources souterraines s’épuisent et sont de moins en moins capables de faire face aux besoins croissants en eau de la population. La KWASA est donc contrainte de prospecter pour de nouveaux foyers d’approvisionnement. La ville compte bien trois rivières, mais les eaux usagées s’y déversent quotidiennement, charriées par 52 canaux d’évacuation reliés par la municipalité de Khulna à 75% des habitations. « La Khulna City Corporation a bien entendu les demandes conjointes des ONG, des universitaires et du département de l’environnement pour la mise en place d’un nouveau plan d’assainissement, mais pour le moment, aucune décision concrète n’a été prise », s’indigne Shamim Arfeen.

Ce grand réservoir permettait autrefois de couvrir les besoins en eau potable de toute la ville de Khulna.  1. Schéma d'un tubewell. 2. L’étang situé juste à côté des locaux de la KWASA constituait son unique source d’approvisionnement. La démographie galopante de ces dernières décennies, et la salinisation des eaux de surface l’ont rendu à ce jour inexploitable. 

Remontant la riviere Modhu Moti, la KWASA n’a trouvé des eaux de surface exploitables qu’à 58 km de la ville. 11 millions de litres d’eau supplémentaires seront ainsi extraits chaque jour, à compter de février prochain. « On est en train de payer la mauvaise gestion de l’eau de ces 50 dernières années, et le manque de considération pour les problématiques liées à l’eau et à l’environnement », regrette Abdulhah. Pollution industrielle et individuelle, gaspillage de l’eau par les consommateurs eux-mêmes[3], l’eau pure se raréfie ce promet à la ville un avenir incertain. « Aujourd’hui, on doit aller à 58 km d’ici pour trouver de l’eau. Où ira-t-on dans 20 ans si la situation ne s’arrange pas ? », s’inquiète Shamim Arfeen. Abdulhah se montre quant à lui plus optimiste : « avec cette nouvelle source d’approvisionnement, on devrait pourvoir à 100% des besoins en eau de la population actuelle ».

Les eaux usagées se déversent directement dans les canaux d’évacuation avant de se jeter dans les rivières de la ville.  Le traitement des déchets est un problème qui touche toutes les villes du Bangladesh.   Beaucoup d’animaux s’abreuvent dans les eaux usagées et se nourrissent de déchets.

Vers une sortie de crise ?

Mais le défi reste de taille, et les finances de la KWASA ne sont pas à la hauteur des chantiers qui l’attendent. « On a besoin de plus de moyens pour fonctionner correctement, mais le gouvernement refuse d’augmenter le prix de l’eau, actuellement fixé à 6 Takas (0,06 Euros) pour mille litres ». L’issue de la crise de l’or bleu qui secoue le Bangladesh serait-elle entre les mains du gouvernement national ? AOSED et la KWASA en sont convaincus. « Sans volonté politique, on ne peut rien faire, explique Shamim Arfeen. C’est pourquoi on organise des meetings avec les administrateurs locaux, en complément de nos actions de plaidoyer au niveau national. On insiste pour que les partis politiques abandonnent leurs querelles politiciennes et définissent ensemble des solutions pour sortir de la crise ». En février 2013, le Bangladesh Water Act sera finalisé, et devrait poser les pierres d’un nouveau modèle de gouvernance de l’eau à l’échelle nationale. De nombreuses ONG comme AOSED se sont réunies pour demander que l’accès à l’eau, la conservation des ressources et leur gestion optimale soient érigées en priorités nationales. Elles ont également plaidé pour la mise en place d’un cadre légal régulant la privatisation des sources d’eau par certaines compagnies. « On veut que le gouvernement reconnaisse l’eau comme une ressource appartenant à la communauté, et non comme un business », insiste Shamim Arfeen. La crise de l’eau ne saurait se résoudre en un claquement de doigt, à coup de discours politiques et de promesses électorales. En marge de l’action politique, chaque citoyen doit également s’investir face à cet enjeu national. « Les populations doivent elles aussi se sentir concernés et prendre soin de l’eau, sans la gaspiller », reprend Mr Abdullah. AOSED compte donc sur tous les échelons de la société bangladaise, des communautés locales aux politiques de premier rang, pour réagir rapidement, et empêcher la crise de l’or bleu de prendre, dans les prochaines années, un tournant irréversible. 


[1] Le tubewell est un puits alimenté par des sources en eau souterraines.


[2] Le TDS peut seulement avoir des effets esthétiques et techniques. Par contre, une forte concentration de TDS indique que des polluants nuisibles comme le fer, le manganèse, le sulfate, le bromure et l’arsenic peuvent être présent dans l’eau. C’est particulièrement vrai lorsque des quantités de solides dissous sont ajoutés à l’eau comme par la pollution humaine, le déversement d’eaux usées et l’eau de ruissellement.

[3] Selon le directeur de la KWASA, 30% de l’eau distribuée serait gaspillée par les consommateurs (robinets laissés ouverts, ...).

 

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