Portrait d'une jeunesse engagée

Gayatri et Nandini ont toutes deux grandi dans un bidonville de Bangalore. Mariage forcé à 17 ans pour l’une, abandon précoce des études pour l’autre, ces deux jeunes femmes ont décidé de se battre aux côtés de celles et ceux qui partagent leur quotidien. Portrait d’une jeunesse engagée qui n’a pas dit son dernier mot.

 « Maintenant, les gens connaissent mieux leurs droits, moi la première ! »

« Je suis arrivée à FEDINA en 2007 un peu par hasard, nous confie Nandini, 23 ans, animatrice locale auprès de l’association. Il fallait que je trouve un travail pour aider financièrement ma famille. Ma sœur aînée étant mariée, c’était à moi de ramener de l’argent à la maison ». Comme beaucoup de jeunes femmes en Inde, Nandini a dû faire face très jeune à la dure réalité de la vie dans les slums. Mettant en parenthèse son rêve de devenir institutrice, elle se lance avec FEDINA dans une aventure humaine dont elle ne cerne pas encore les contours, encore moins les bouleversements personnels qu’elle suscitera en elle. « Au départ, c’était un job comme un autre. Aujourd’hui, je suis devenue une activiste. J’ai appris à parler aux gens, à les organiser et à me battre avec eux. Je me bats pour que toutes les personnes âgées du secteur informel bénéficient d’une pension décente et pour que les femmes puissent compter sur des brigade de surveillance plus solides en cas de violences domestiques ». Vous ne serez donc pas surpris de voir ce petit bout de femme, si timide aux premiers abords, brandir le poing et prendre la parole devant une foule en colère appelant au respect de ses droits.

Pour Gayatri, 24 ans, maman d’un petit garçon de 4 ans, l’envie d’agir sur le terrain comme travailleur social remonte à l’enfance. « Il y avait des sœurs qui s’occupaient des enfants dans le quartier d’Old Bayyappanahalli où j’ai grandi. Leur engagement pour les autres est devenu un modèle pour moi ». Suite aux violences physiques et morales auxquelles son mari et sa belle-famille l’exposent, elle quitte le foyer conjugal en 2011 pour se mettre sous la protection de FEDINA. L’association l’accompagne aujourd’hui tant dans des actions en justice contre son ex-mari que dans la construction de sa vie de maman célibataire. Animatrice également, elle est particulièrement sensible à la cause des travailleurs du secteur informel. Seule une syndicalisation massive aura raison, selon elle, des mauvaises conditions de travail qu’ils subissent au quotidien. « Avant on était dans l’assistanat pur et dur, maintenant on commence à faire prendre conscience aux travailleurs qu’ils ont des droits et qu’ils peuvent se mobiliser pour exiger un salaire décent et une protection sociale ». Quant aux retombées de cette politique de conscientisation à laquelle travaille quotidiennement FEDINA, les animatrices en sont les premières bénéficiaires. « Maintenant les gens connaissent mieux leurs droits, et moi la première !, avoue Nandini dans un léger sourire. Avant je ne m’étais jamais posé la question de savoir quels étaient mes droits en tant que citoyenne indienne, encore moins en tant que femme ».

Gayatri, au seminaire annuel de FEDINA le 16 octobre 2012  Nandini n'avait que 18 ans lorsqu'elle s'est engagee aupres de FEDINA  Roshni est notre interprète pour l'interview de Gayatri qui parle tamoul, la langue de l'Etat du Tamil Nadu et de Pondichéry

Au plus près de ceux qui souffrent

A l’image de Nandini et de Gayatri, 95% des animateurs de l’association sont recrutés dans les slums où FEDINA intervient. Et n’y voyez pas là l’once d’une quelconque discrimination positive ! La logique est simple. Qui d’autre que le voisin de celui qui souffre, de l’exploité, de l’opprimé, pourra lui venir en aide au quotidien et lui donner les moyens et l’envie de se battre pour ses droits ? « Quand il y a un problème comme un cas de violence domestique, on vient me chercher et je peux rapidement intervenir car je vis très près des gens », explique Nandini, pour qui la proximité est une clef indispensable à l’efficience de ses actions. FEDINA peut donc compter sur un maillage dense et fiable d’animateur(ice)s engagés au plus près des réalités du terrain. D’ailleurs, pour Gayatri, s’engager en dehors des quartiers qui l’ont vu grandir n’aurait aucun sens. « Bangalore n’est pas vraiment une ville riche et développée. Il y a tant à faire ici, je ne vois pas pourquoi j’irais travailler ailleurs ! ».

Malgré leur dévouement, la société indienne n’évolue que pas à pas, à coup de petites victoires, et les mentalités ne changent qu’au prix d’un travail de conscientisation quotidien. « Certaines familles empêchent les travailleurs de se rendre à nos meetings », déplore Gayatri. Et pour cause, certains travailleurs vont jusqu’à manquer une journée de travail - et à perdre le salaire équivalent - pour assister aux réunions organisées par FEDINA. De quoi inquiéter les familles pour qui l’objectif à court terme (se nourrir au jour le jour) prime sur une amélioration à long terme des conditions de travail. Quant au Gouvernement indien, ce n’est pas demain qu’il prendra des mesures coercitives pour que ses lois soient mises en œuvre. « La Constitution, ce n’est qu’un livre, s’exclame Nandini. Si les lois étaient appliquées, on n’aurait plus de travail ! ». Reste à compter sur ces jeunes engagés pour assurer à long terme, au plus près des populations fragiles, le travail de conscientisation et d’accompagnement des groupes initié par FEDINA. La montée en croissance de la syndicalisation au sein des travailleurs et le renforcement amorcé des groupes de vigilance contre les violences domestiques sont porteuses d’espoir pour les années à venir.