Dalits: et si l'espoir venait du sud?

Dans l’état du Tamil Nadu, plusieurs initiatives récentes ont permis aux dalits (les « intouchables ») d’entrevoir des possibilités d’intégration sociale. Malgré le poids de la tradition, il semble que certaines fenêtres puissent s’ouvrir, doucement, vers plus de tolérance.

Chemise rose et lunettes de soleil, c’est dans son bureau du collège public de jeunes filles de Tirunelvelli (Tamil Nadu), où il enseigne la gestion des ressources humaines, que le professeur Gurumoorthy nous accueille. Pendant plus d’une heure, il évoque avec nous les travaux de recherche qu’il mène depuis le début des années 2000, concernant la lutte contre les nombreuses discriminations subies par les dalits. Il a notamment analysé en détails une expérimentation du gouvernement du Tamil Nadu, qui a débuté en 1998, consistant en la création de villages mixtes mêlant « intouchables » et castes supérieures. Une première en Inde puisque les dalits vivent généralement dans des villages ou des espaces qui leur sont réservés. Un premier groupement de cent maisons a été construit, à une quinzaine de kilomètres de Tirunelvelli, et d’autres ont suivi sur trois sites éparpillés dans le Tamil Nadu. Dans ces villages d’un genre nouveau, un terrain d’environ 1300 mètres carré a été alloué à chaque famille pour favoriser son installation. Le volet 2006-2011 a vu la construction de 130 nouvelles habitations, et le programme se poursuit actuellement.

Le professeur Gurumoorthy et Nalan, State coordinator de FEDINA dans le Tamil Nadu.  Photo de groupe: l'équipe du professeur Gurumoorthy, Nalan, Fabienne et Lucile, adhérente de TDH.  Les familles dalits nous ont ouvertement parlé des discriminations qu'elles subissent.

Le professeur Gurumoorthy présente un bilan mitigé de cette expérimentation. Selon lui, ce projet reste une vitrine, utilisée par le gouvernement local pour promouvoir son action en faveur de la tolérance. Il a néanmoins relevé plusieurs motifs de satisfactions, constatant par exemple qu’après la création du premier village, le sentiment d’appartenance à une caste s’était rapidement estompé au profit d’un sentiment d’appartenance à la communauté villageoise. Il a également remarqué qu’il n’y avait pas de conflits entre les différentes familles, et que les écoles mixtes fonctionnaient très bien. Le programme serait donc un succès? Ce n’est pas si évident. L’expérience a rapidement prouvé ses limites, notamment en ce qui concerne l’accès aux ressources naturelles. D’une part, ces villages expérimentaux sont isolés, éloignés des villes et de toutes commodités ; le premier, créé en 1998, ne disposait par exemple d’aucune arrivée d’eau. D’autre part, les possibilités de valorisation des sols sont souvent limitées: peu de terres disponibles, pas d’accès à la forêt, incapacité des ménages à se fournir en matériel et intrants agricoles … L’accès à l’emploi est également problématique : éloignés des centres d’activité, les villageois ne peuvent pas travailler dans les champs ou sur les chantiers. Ainsi, la pauvreté règne dans ces zones mixtes; ce qui a, selon le professeur Gurumoorthy, deux effets contradictoires : « D’un côté, cette pauvreté relative nivelle les différences, et efface la hiérarchie sociale ; de l’autre, comment penser que les discriminations cesseront durablement tant que les plus fragiles ne seront pas économiquement autonomes ? ».

Au-delà de la nécessaire indépendance économique, que de nombreux dalits sont très loin d’obtenir, se pose également la question de l’état d’esprit des Indiens face aux discriminations liées au système des castes. Et là… « On ne peut combattre ces injustices que sur le long terme, avec un travail de conscientisation profond, explique notre interlocuteur. Le système des castes est une croyance qui a la peau dure, et qui est liée à l’hindouisme par le biais du karma et du cycle des renaissances. Il existe donc une certaine acceptation de ce système ». C’est sans doute le problème majeur aujourd’hui, car malgré les initiatives innovantes et la sensibilisation menée par certaines associations, la croyance en l’intouchabilité demeure. Certaines barrières ne sont toujours pas dépassées, à l’image du mariage entre castes, inconcevable aujourd’hui hors des grandes villes indiennes, même dans les villages « mixtes ». En définitive, et comme le résume le professeur Gurumoorthy, « ils dinent ensemble, ils vivent ensemble, mais ils ne se marient pas et ne font pas d’enfants ».

Il faut donc, en attendant de faire durablement changer les mentalités, se contenter de petites réussites. Après notre entretien au collège public de Tirunelvelli, nous poursuivons notre première journée dans le Tamil Nadu par une visite de terrain dans le village de Nainagaram. Il est 17 heures, et nous arrivons au beau milieu de la cérémonie d’inauguration d’une nouvelle maison. Enceintes qui hurlent de la musique traditionnelle, enfants qui s’amusent, l’ambiance est à la fête. Dans cette partie du village ne vivent que des dalits ; marginalisés socialement, ils vivent entre eux et travaillent entre eux. Ségrégation classique…Mais ici, il y a une nouveauté : ce sont ces maisons colorées, comme celle où nous sommes accueillis (les Green House Squeem), en partie payées par le gouvernement du Tamil Nadu pour loger des familles dalits. Pour ce type d’habitation, les autorités locales offrent une contribution de 180 000 roupies, et se chargent de l’installation de panneaux solaires ; la famille doit trouver l’argent restant, à savoir environ 200 000 roupies, pour devenir propriétaire de la maison. Ravi a pu emprunter de l’argent à la banque, et reloger sa famille, qui vivait dans une hutte sommaire depuis environ 12 ans. C’est son installation que l’on fête aujourd’hui. Selon lui, il ne lui faudra que cinq ou six ans pour rembourser ce qu’il doit : « je casse la coque des noix de coco avant qu’elles soient vendues ; je peux en casser 1000 par jours, en 4 heures, et gagner 250 roupies. Je travaillerai beaucoup, et je mettrai de l’argent de côté ». Depuis que la maison a été livrée, il ne l’a pas vraiment investie, car pour le moment, toute la communauté villageoise lui rend visite. Peu importe, Ravi est heureux de pouvoir loger correctement sa famille.

Ravi casse une noix de coco pour nous offrir un verre de lait. Un régal!  La noix de coco délestée de sa coque, juste avant consommation!  Ravi et sa femme posent devant leur toute nouvelle maison. Derrière eux, l'inscription rappelle la participation du gouvernement du Tamil Nadu.

Ce genre d’initiatives positives permet d’offrir à certains dalits un quotidien plus décent, et moins marqué par le rejet et la mise à l’écart. Néanmoins, la césure est profonde, et la société indienne ne semble pas prête à franchir le pas d’une intégration durable des « intouchables ». Bien qu’illégal, le système des castes demeure, et s’entremêle avec les croyances religieuses, si bien que les dalits continuent de vivre en marge. Les quelques expériences, plutôt positives, réalisées dans le Tamil Nadu, devront se généraliser pour amorcer une lutte durable et profonde contre les discriminations.

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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