Une nouvelle carte à jouer

À cheval sur les districts de Ciamis et de Pagandaran, dans l’ouest de Java, le village de Kalijaya est un modèle de résolution des conflits agraires. Compagnie et paysans sont sur la voie de la réconciliation… mais pour combien de temps?

 Le mapping, un outil de la résistance paysanne face à l’accaparement des terres

Depuis 1999, des entreprises d’Etat ou privées grignotent les terres cultivées par les paysans des environs de Ciamis, Garut et Tasikmalaya. D’abord impuissants face à la voracité des compagnies, ils se sont rassemblés pour organiser leur résistance. L’organisation Serikat Petani Pasundan (SPP) a vu le jour en 2000, portée par un groupe d’activistes étudiants. « 5000 paysans ont pris part au Forum étudiant de 1999 pour demander à être épaulés dans leur combat, raconte Asrif, membre cofondateur du mouvement. À cette époque, des conflits agraires avaient déjà éclatés dans la région». Dan Kuswaya, coordinateur général du SPP à Kalijaya, revient sur les débuts de l’organisation dans son village. « Tous les paysans avaient des difficultés économiques. On a réuni les problèmes de chacun en un seul – l’accaparement de nos terres par la compagnie Perhutani – et on a décidé de passer à l’action ». De l’occupation des terres revendiquées au saccage des locaux de la compagnie, le SPP a déployé tout un arsenal d’actions pour faire valoir ses droits. « Nous nous battions pour demander la mise en œuvre de l’article 5 de la Basic agrarian Law (BAL), en vertu de laquelle les personnes ayant droit à la terre sont celles qui y vivent », explique Asrif. Lancé en 2013 par le Gouvernement indonésien, le Memorandum of understanding (MOU) vise à apaiser les tensions entre les deux camps. Soutenu par les autorités, le SPP a mis en place un mapping destiné à délimiter les terres occupées par les villageois. L’objectif ? Légitimer la présence des paysans sur les 721 hectares de terrain litigieux. « C’est plus important pour nous d’obtenir cette reconnaissance de fait, que des certificats de propriété qui peuvent être remis en cause après les prochaines élections, avance Asrif. Grâce au mapping, on peut savoir exactement qui occupe les terres et à quel endroit ; c’est un outil majeur pour prouver que ces terres nous appartiennent».

Chaque mois, les membres du SPP Kalijaya se réunissent au secrétariat de l'organisation pour discuter des problèmes en cours et y trouver des solutions.  Après 4 années de lutte contre Perhutani, un défi de taille attend les dirigeants de l'organisation paysanne: consolider le mouvement non dans l'adversité, mais dans l'élaboration d'un projet collectif durable.  Cette carte délimite les contours des espaces collectifs réservés aux membres du SPP: on y trouve entre autres, le secrétariat de l'organisation et un terrain de football. 
30 familles habitent l'aire collective délimitée par le SPP.  Le SPP sensibilise les paysans à ne pas quitter leurs terres. "Le problème, c’est que les jeunes préfèrent parfois quitter la campagne pour trouver un boulot en ville, car le travail de la terre leur rapporte un revenu incertain", explique Asrif.  La plupart des paysans de Kalijaya cultivent le café. Ici, un villageois étend les fruits du caféier au soleil, afin de les faire sécher.
Riz, gingembre, bois et café sont les principales ressources agricoles du village.   Mobilisées au sein du SPP, les femmes occupent une place importante dans les activités du village.  La torréfaction est une étape essentielle de la production de café. Elle permet de libérer ses arômes et son amertume. 
Une situation de paix fragile

L’histoire du SPP est celle d’un bras de fer continu entre intérêts divergents : d’un côté, ceux d’une compagnie visant l’extension de sa production de bois ; de l’autre, ceux de paysans pris en étau sur des terres trop petites pour eux. D’abord peu structuré, le SPP a mûri au fil des années. Le mouvement a puisé sa force dans la conviction que Perhutani était illégale sur ses terres. En 2007, le Gouvernement a donné raison aux paysans, après une période de quatre ans de violences. «Les premiers affrontements ont débuté en 2003, lorsqu’on a défriché les terres occupées par la compagnie, afin de les récupérer. Ils ont aussitôt envoyé les Brimops[1] pour nous expulser ; dix familles ont fuit Kalijaya. Ils ont également brûlé les cabanes qu’on avait construit dans les champs, et détruit nos récoltes». Six ans après, le champ de Dan Kusawaya abrite une nouvelle construction en bois face à sa plantation de riz, verte et luxuriante. «La production a augmenté dans les villages, et la santé économique des paysans est bien meilleure», note-t-il. A la suite de ces premiers succès, le SPP a créé une banque de prêts pour aider les villageois. «Chaque paysan contribue à hauteur de 10 000 Roupies (0,80 Euros) par mois, explique Ade Kosisih, responsable de cette banque communautaire. Aujourd’hui, le fonds commun s’élève à 723 millions de Roupies (57 000 Euros)». Un retour au calme durable ? Rien n'est moins sûr. Certes, le SPP est suffisamment structuré pour obliger Perhutani à laisser les terres paysannes inviolées. Reste que de nouveaux conflits pourraient éclater dans un futur proche, du fait – paradoxalement – de l’intérêt récent des autorités pour Kalijaya. Depuis 2013, le Gouvernement a confié à 12 départements ministériels la mission de délimiter les zones forestières et non-forestières de la région. «Si les alentours de Kalijaya sont déclassifiés en zones non forestières, les terres deviendraient potentiellement exploitables, explique Asrif[2] ; chaque partie souhaiterait évidemment les récupérer, ce qui génèrerait des tensions». Malgré ce spectre inquiétant, Kalijaya se classe aujourd’hui dans la catégorie des conflits agraires résolus. Mais comme dans la plupart des cas en Indonésie, l’équilibre demeure fragile, et soumis à tout changement de direction du vent législatif et politique.

Des villageois nous offrent une dégustation de leur café fait maison... un vrai régal!  Ce type de maison agricole a été brûlé par la compagnie Perhutani en 2003. Ces habitations servent d'abri pour les paysans, et font office de lieu de vie pendant la saison des récoltes.  En haut de la colline qui domine la village, on a une vue imprenable sur les forêts alentours, et la côte de Pagandaran.
Au détour d'une balade, nous croisons nombre de paysans occupés à cueillir les cerises de café.  Un petit jus de noix de coco et un morceau de sucre brun pour la route !  Dan Kuswaya et sa femme, au milieu de leur plantation de riz.
Kalijaya compte 93 hectares de terres, sur les 721 occupés par le SPP dans la région.  "Le plus important, c'est de renforcer l'économie du village, avance Dan Kuswaya. Sans cela, nous sommes faibles et vulnérables".  Ade Kosisih est membre du SPP depuis treize ans. Il est responsable des finances collectives. 

[1] Brigades mobiles antiterroristes.

[2] En Indonésie, il n’existe pas de titre de propriété en zone forestière, ce qui exclut en principe toute activité agricole dans les forêts. Il faut détenir une concession achetée au gouvernement pour travailler dans ces zones.

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  • Dewi, vice Secrétaire générale, KPA, Jakarta, Indonésie: "En m'engageant avec KPA en 2007, j'ai compris que l'Indonésie est avant tout un pays agricole, même si nos dirigeants n'en tiennent pas compte".

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  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

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  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

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  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

    Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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