Focus sur les luttes paysannes en Indonésie

Notre dernière phase de reportage a débuté vendredi dernier, après notre arrivée à Jakarta. Voici une brève présentation du contexte de travail, entre expropriation des terres, culture intensive du palmier à huile et résistance paysanne[1].

Toujours moins de terre, toujours plus d’huile de palme

Dans un système en proie à la destruction environnementale massive et aux exportations démesurées, il est de plus en plus difficile de vivre du travail de la terre. Autrefois respecté et travaillé par les paysans pour vivre, le sol est aujourd’hui accaparé brutalement et maltraité par des compagnies criminelles pour exporter. 70% de ceux qui souffrent de la faim dans le monde sont des paysans, alors que 4% des propriétaires fonciers de la planète possèdent la moitié des surfaces cultivées. L’Indonésie fait figure de mauvais élève; 56% de ses paysans vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Dans le pays, le volet actuel de la mondialisation a favorisé la concentration des exploitations, et l’expropriation des petits paysans. On estime que 22 millions de foyers sont aujourd’hui sans terre. Diverses causes sont en jeu : la non-application des textes régissant l’accès au sol, le manque de clarté de ceux-ci, les expropriations massives perpétrées par les compagnies (privées ou publiques), ainsi que l’accroissement alarmant de la monoculture du palmier à huile. Toutes ces causes sont étroitement imbriquées et découlent les unes des autres.

L’Indonésie est le premier producteur d’huile de palme de la planète, avec 47% de la production mondiale, juste devant son voisin malaisien. Les deux puissances musulmanes de l’Asie du sud-est contrôlent 85% de ce commerce. Les chiffres indonésiens donnent le vertige : plus de 9 millions d’hectares sont consacrés à cette culture intensive sur tout le territoire national[2], 19 millions de tonnes sont exportées chaque année, 10 compagnies contrôlent 67% des plantations[3]... Le business de l’huile de palme est un modèle de saccage environnemental, et de rentabilité : il s’agit de l’huile la plus consommée au monde, avec 30% de part de marché, et un hectare de palmier peut produire 7250 kg de matière par an. Son bas de coût de production, son onctuosité (très recherchée en Europe et en Chine), et la longue durée de vie des arbres (plus de 25 ans) en font une valeur refuge. La planète, quant à elle, apprécie moins: si le rythme des déforestations liées à cette monoculture se maintient, l’île de Bornéo aura perdu 98% de ses forêts en 2022, c'est-à-dire dans moins de 10 ans. Lorsque l’on sait que 69% du territoire national indonésien est recouvert par la forêt[4], on peut légitimement s’inquiéter des perspectives ouvertes aux destructeurs de ressources naturelles à grande échelle.

Expropriation, répression et violences

A l’époque de Suharto déjà (1966-1998), alors que le pays vivait en coupe réglée sous un régime dictatorial, de nombreuses terres ont été expropriées par les puissants. La chute du tyran a ouvert une nouvelle ère, et la voix paysanne a retrouvé son écho; malgré tout, les mesures prises en faveur des petits exploitants sont encore bien timides[5]. Les priorités sont ailleurs : il faut industrialiser le pays, et favoriser l’arrivée des capitaux étrangers. La justice agraire et les droits des paysans attendront. Pourtant, il y a plus qu’urgence : la pression sur la terre augmente, du fait de la croissance démographique, de l’urbanisation, et du développement de secteurs d’activités gourmands en terres, a l’image de... la monoculture de l’huile de palme. Iwan Nurdin, Secrétaire général de l’ONG KPA[6], notre partenaire indonésien, précise : « une famille paysanne indonésienne possède en moyenne un peu moins de 0.5 hectares de terre; cela engendre d’importantes difficultés à survivre pour ceux qui cultivent, mais aussi un exode rural massif ». Les terres sont accaparées par de puissantes compagnies, qui délogent sans ménagement des familles entières. Cette situation catastrophique engendre de nombreux conflits agraires. Iwan détaille: « KPA a recensé 198 conflits en 2012, impliquant 963 411 hectares de terres et 141 915 familles paysannes. On déplore 156 arrestations, 55 blessés et 3 morts”.

Dans 30% des cas, les litiges fonciers entre compagnies et paysans se soldent par une intervention militaire. Intimidations, torture, incendies de maisons, viols, assassinats... les méthodes employées sont barbares. Les soldats, ou parfois des milices privées à la solde des grands groupes industriels, spolient la terre pour le compte de leur employeur en utilisant la force, et violentent ceux qui protestent. Inutile pour les paysans d’espérer réparation; les entreprises portent souvent plainte contre ceux qui occupent la terre qu’on leur a volé, et l’appareil judiciaire est gangréné par le clientélisme et la corruption. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY) en 2004, 44 paysans ont trouvé la mort en réclamant une terre à laquelle ils avaient droit.

KPA, à la pointe de la résistance paysanne

Cette embolie de la justice entraine une criminalisation des mouvements paysans, qui doivent s’organiser pour continuer à exister. KPA les soutient dans leurs revendications liées à la terre et à la justice sociale. Proche des partis politiques, des journalistes et des universitaires, et forte d’une solide base paysanne, l’organisation de Jakarta mène des actions de plaidoyer auprès des décideurs, mais aussi des projets de terrain, sur les principales îles du pays. L’un des projets phares de l’organisation pour la période 2013-2016 est de réaliser un livre recensant toutes les donnés relatives aux conflits agraires dans chacune de ses provinces d’intervention : cartes des terres réclamées, surface concernée, cause du litige, identité des protagonistes... « Le mapping est très important, car il permet de délimiter précisément les terres litigieuses, et de proposer une base de discussion à la BNP (Agence nationale pour la Terre), explique Iwan Nurdin; nous allons mobiliser les paysans et les former, afin qu’ils travaillent à cette compilation des données. Rendu public, un tel livre pourrait clarifier des centaines de conflits ». En ce qui concerne les campagnes, KPA travaille à une initiative visant la création d’un centre médiatique agraire national, qui utiliserait les leaders paysans locaux comme journalistes de terrain pour faire remonter les informations des villages à Jakarta. En parallèle de ces deux projets, l’organisation poursuit son plaidoyer de fond contre la corruption, pour l’application réelle des lois agraires, pour la reconnaissance du statut des terres inoccupées et leur redistribution[7]... Reconnue comme un acteur central des luttes paysannes en Indonésie, KPA accueillera le siège de l’International Land Coalition (ILC) à compter de septembre 2013[8].

Dans un pays où beaucoup d’activistes veulent intégrer l’appareil d’Etat pour agir de l’intérieur, plutôt que d’œuvrer à un renforcement durable de la société civile et à une conscientisation approfondie des masses, KPA se trouve à la croisée des chemins, un pied dans les hautes sphères, un autre sur le terrain. Nous allons passer 5 semaines auprès de cette association, afin d’interroger tous les acteurs des conflits agraires, et de dresser un tableau représentatif des luttes paysannes sur l’île de Java. En marge de ce dossier thématique d’articles, nous rencontrerons individuellement ceux qui s’engagent avec KPA; ces acteurs de la solidarité locale prendront place dans notre galerie de portraits, auprès de tous ceux que nous avons rencontrés depuis 10 mois sur les routes d’Asie.


[1] Les données chiffrées sont extraites du rapport annuel 2012 de l’ONG KPA.

[2] Essentiellement sur les îles de Sumatra et de Kalimantan, plus connue sous le nom de Bornéo.

[3] Le secteur est divisé en trois, entre les compagnies privées, qui détiennent 53% du marché, les compagnies d’Etat (12%), et les petits propriétaires (35%).

[4] 33 000 villages sont implantés en zone forestière.

[5] En novembre 2001, une nouvelle loi a réglementé la réforme agraire et la gestion des ressources naturelles. Peu contraignante, elle ne définit pas de méthodologie concrète pour organiser la redistribution des terres. Révisée en 2010, elle est devenue plus ferme au sujet des terres innocupées, mais demeure mal appliquée et facilement contournée par les compagnies.

[6] Créé en 1994, le Consortium pour la réforme agraire (KPA) réunit 96 organisations populaires (groupes de femmes, de populations indigènes...), et 77 ONG paysannes et environnementales, dans 22 provinces indonésiennes.

[7] En 2012, KPA a obtenu la redistribution de 2838 hectares de terres à 9479 familles paysannes.

[8] L’ILC est une alliance internationale d’organisations de la société civile qui milite pour un accès équitable à la terre à travers le monde.

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  • Dewi, vice Secrétaire générale, KPA, Jakarta, Indonésie: "En m'engageant avec KPA en 2007, j'ai compris que l'Indonésie est avant tout un pays agricole, même si nos dirigeants n'en tiennent pas compte".

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  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

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  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

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  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

    Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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