Sur les terres du sultan

Sur les terres du dernier sultan d’Indonésie, un seul village résiste à l’envahisseur. Depuis 2010, les paysans de Pundung Sari s’organisent pour conserver la terre qu’ils cultivent depuis des générations. Une résistance 100% organique et 100% communautaire !

Au temps du servage

Avec ses rizières à perte de vue et ses rumah[1] traditionnelles, Pundung Sari a tout d’un village javanais. Et pourtant, sa situation exceptionnelle au cœur du dernier sultanat d’Indonésie en fait un cas particulier. Fondé en 1756, le sultanat de Yogyakarta est un royaume perdu au cœur de la gigantesque République d’Indonésie. Un particularisme renforcé lors de la lutte pour l’indépendance, pendant laquelle le sultan Hamengku Buwono IX a combattu aux côtés de Soekarno[2]. Aujourd’hui, ce reliquat féodal tient toujours debout, se parant fièrement d’un statut d’autonomie acquis en 2012. Mais pour les paysans de Gunung Kidul, district le plus pauvre de toute l’île de Java, ce privilège est un fardeau plus qu’une bénédiction. « La devise de notre ancien sultan était : ″la terre aux paysans″. Son fils, Hamengku Buwono X, en a adopté une autre : ″la terre au capital″ », explique M. Imam, théoricien des luttes paysannes et cofondateur de l’organisation Runtuk Tanih Indonesia (RTI)[3]. Perché sur une colline verte et fertile, Pundung Sari est aujourd’hui exposé à un changement brutal de propriétaire. « Le sultan est en train de se réapproprier les terres autrefois distribuées aux paysans, explique Juang Happi, leader de RTI. Les titres de propriété ont été transformés en certificats temporaires. Dans 25 ans, les terres reviendront de droit au sultan. Quant aux terres sans titre de propriété, rien ne garantit aux paysans qu’ils pourront toujours les occuper ». La bataille que Pundung Sari mène depuis 2010 contre le sultan soulève une question juridique, à laquelle personne n’est en mesure de répondre avec exactitude. Selon la Basic agrarian law, qui régit les conflits agraires en Indonésie, chaque paysan a droit à 2 ha de terres cultivables. Mais la nouvelle autonomie du sultanat a engendré un flou juridique. Personne ne sait vraiment qui, de la loi nationale ou de la loi du sultan, doit faire autorité. « On est d’abord Indonésiens, avant d’appartenir au sultan ! », rappelle M. Imam. Et pourtant, sur les terres de M. Suhandi, membre de la communauté villageoise de Pundung Sari, des bornes en béton ont été apposées par la BPN[4], afin de délimiter les terres du village...dans l’optique d’une expropriation future. Un geste agressif, et qui rappelle douloureusement aux paysans qu’ils sont loin d’être les maîtres chez eux. « C’est plus qu’une terre, c’est l’esprit paysan qui est attaqué, explique Juang Happi. Dès lors qu’un homme a mis quelque chose en terre, on ne peut plus la lui reprendre ».

Le trajet en voiture pour rallier Yogyakarta à Gunung Kidul prend environ 2 heures…  … ou 5, selon les circonstances ! Embourbés dans les chemins terreux, raides et glissants qui mènent au village, nous prenons notre temps.  Pundung Sari est accessible par une petite route, toujours en construction. Loin du bouillonnement humain et artistique de la capitale régionale, le village vit encore au rythme d’un autre temps. 

 Riches d’une végétation dense et luxuriante, et de rizières en terrasse, les environs de Pundung Sari ressemblent à un petit paradis sur terre.   M. Pour, paysan et membre local de RTI, se rend chaque matin sur ses 0,5 hectares de terrain. Il y travaille environ 6 à 7 heures par jour.  Irrigué par une rivière descendant tout droit des montagnes, Pundung Sari possède un avantage incontestable sur ses voisins, privés d’une telle ressource.

 Portrait d’un travailleur agricole.  Sur les 55 hectares de terrain occupés par les villageois, seulement 25 sont authentifiés par des certificats de propriété. M. Suhandi nous montre un de ces specimens.   Fiers d’être membres de leur communauté, les paysans du village se prêtent sans rechigner à la séance photo…

… puis l’appareil photo change de mains !  On trouve tout, et en abondance, à Pundung Sari. Après une petite balade matinale dans les rizières, on se rafraîchit directement à la source !  « Makan lagi », ça veut dire « manger encore »… L’hospitalité javanaise n’est pas une légende, et elle tourne essentiellement autour des repas. 

Les enfants  sont associés à l’esprit communautaire du village. Chaque semaine, quelques femmes les encadrent durant un après-midi d’activités culturelles et de jeux.  M. Suroto (à droite) sera très prochainement élu leader du village. Plébiscité par les habitants des différentes communautés, il est l’un des principaux interlocuteurs de RTI.  Petite photo souvenir, après avoir passé avec succès les deux premières épreuves de la « tiga sama ». Il ne nous reste plus qu’à travailler ensemble !

 0% engrais chimiques, 0% pesticide… 100% économique !

Pour renforcer le lien qui unit le paysan à sa terre, RTI élabore depuis 2010 une stratégie de résistance. « Si on apprend aux paysans comment faire fructifier leurs terres sans engager un centime, on réduira de fait la pauvreté dans ce district », assure M. Imam. La méthode SRI (System of Rice Intensification), élaborée par le Français Henri de Laulanié en 1987[5], a conquis les leaders de RTI avant de rallier à elle les paysans de Pundung Sari. Cette méthode, simple et naturelle, permet d’augmenter significativement le rendement des plantations de riz, tout en réduisant à zéro les frais de culture engagés. « Avant, le Gouvernement approvisionnait les villages en engrais chimiques. Ça revenait à 30 millions de Roupies par paysan et par an (2400 Euros). Aujourd’hui, le compost naturel ne leur coûte pas un centime, et la terre leur rend presque trois fois plus qu’auparavant ! », se réjouit Rudi, chairman de l’organisation. Sur les dix communautés qui composent le village de Punung Sari, trois ont aujourd’hui adopté la méthode SRI. Dans l’étable attenante à la maison de M. Suhandi, une vache broute des épis de riz fraîchement débarrassés de leurs grains. Tandis que les bouses forment la base d’un compost naturel riche, l’urine de l’animal est aspergée sur les plantations, en guise de pesticide. Les mauvaises herbes arrachées sont rendues à la terre, pour la fertiliser. Une méthode 100% organique et sans déchets, qui suscite l’intérêt croissant des communautés alentours. « On est passés de 5 tonnes de riz produites par hectare, à 14 tonnes pour la même surface ! », note Juang Happi. Pundung Sari est un modèle de réussite pour les villages des environs, auxquels on va bientôt étendre la méthode ». Le 25 juin, une formation sera assurée par RTI au sein du village pilote. L’objectif ? Faire des paysans membres de la « communauté SRI » des formateurs, aptes à former à leur tour les paysans des environs au système d’intensification des rizières. Il leur faudra alors attendre deux ans pour que, petit à petit, les terres polluées se régénèrent, et récompensent les paysans par des récoltes abondantes. Mais le village de Pundung Sari ne s’est pas contenté de cette stratégie innovante pour améliorer les conditions de vie de ses habitants. Leitmotiv des leaders de RTI, le principe de la « Tiga sama : bekerja, makan, tidur »[6] a rythmé la construction progressive d’une communauté unie dans l’autosuffisance, en plus d’être un modèle de réussite économique pour ses voisins. « On a commencé à vivre avec les habitants de Pundung Sari, à partager leur repas et à dormir chez eux, raconte Rudi. Ensuite, on s’est penchés tous ensemble sur la question de la valorisation des terres. C’est en partant de cet état d’esprit qu’on peut faire des choses ensemble ». Aujourd’hui, l’esprit communautaire a pénétré le cœur des habitants du village. La terre n’est pas seulement plus fertile et plus généreuse ; elle profite à tous, et tout a été soigneusement pensé pour que personne ne manque jamais de rien. Reste à savoir, qui du sultan ou de ces irréductibles paysans, gagnera la bataille de la propriété du sol. Une chose est néanmoins sûre : aujourd’hui, M. Sunhandi et les villageois ne sont plus isolés face à l’envahisseur. En attendant la confrontation, ils continuent d’améliorer leur modèle économique, en prévoyant notamment la création d’une coopérative agricole et d’une banque de semences. Jusqu’à preuve du contraire, ils sont encore maîtres chez eux.

Un sourire feuillu !  Une vache peut rapporter 9 millions de Roupies à celui qui la vend, ce qui fait dire à M. Suhandi : « voilà le distributeur automatique des paysans ! ».  Le compost organique n’est pas seulement bon pour les rizières. Il produit également des champignons naturels, que l’on peut consommer.  

Dans ce village aux pratiques 100% organique, ce sont des racines ou des plantes qui font office de pesticide naturel.  Les germes de paddy sont dans un premier temps plantés en jardinière. Après dix jours, et lorsque la tige comporte au moins deux feuilles, les germes sont mis en terre.  Seules les femmes peuvent procéder à la mise en terre. A Pundung Sari, un petit groupe propose ses services aux différents paysans, et mutualise l’argent ainsi récolté. 

Les leaders de RTI sont pleinement intégrés à la communauté villageoise…   … et les visiteurs de passage également. On les emploie même pour la récolte du paddy !  Du haut de la « gunung » (« colline » en bahasa), on a une vue magnifique sur les environs de Pundung Sari.  

La récolte a lieu trois fois par an. Nous avons eu la chance d’arriver au bon moment.  A cette période, le village fourmille d’hommes et de femmes portant de grosses bottes de paddy sur le dos.   Une fois les bottes rassemblées dans les maisons, les villageois procèdent à la séparation des tiges et du grain, grâce à une machine conçue par M. Pour.

Une fois le grain séparé, il est étalé au soleil avant d’être envoyé ailleurs pour être épluché.  M. Pour est un peu le Léonard de Vinci du village. Cette machine originale et entièrement faite main, est encore un produit de son imagination.  Petite photo de famille avant notre départ. On aurait presqu’aimé poser nos sacs à dos pour un moment à Pundung Sari…

A venir : un article dans la revue Silence, qui reviendra en détails sur l’organisation communautaire de ce village atypique. Une banque de riz en cas de coups durs, des baby-sitters pour veaux, des machines et des outils faits maison, … un modèle économique exemplaire, où la solidarité et l’entraide mutuelle ont pris le pas sur les échanges marchands.


[1] Maison, en bahasa indonesia.

[2] Hamengku Buwono IX a régné de 1912 à 1988, en tant que neuvième sultan de Yogyakarta, et vice-président de la République d’Indonésie pendant le règne de Suharto (1965-1998).

[3] RTI lutte depuis 2009 pour améliorer les conditions de vie des paysans du district de Gunung Kidul, en développant un mode de vie communautaire et des méthodes agricoles organiques.

[4] La National Land Agency est chargée des litiges agraires en zone non-forestière.

[5] La méthode est née en 1987 à Madagascar, et a été introduite en Indonésie en 1997.

[6] « Les trois piliers: travailler, manger, dormir ensemble ».

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  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

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  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

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  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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