La terre et l'eau

L’organisation Sepetak a rejoint KPA en 2009[1]. Forte de ses 5000 membres, elle travaille au renforcement des groupes paysans du district de Karawang, au nord de Jakarta. Le village de Solokan est l’un de ses chantiers prioritaires.

Un conflit foncier latent…

À Solokan, 85 % des paysans ne sont pas, on plutôt ne sont plus, propriétaires du sol. Ils ont subi de plein fouet l’ouverture de leurs terres aux investisseurs, dans les années 1980. Depuis cette époque, un processus latent d’expropriation s’est mis en place. La propriété paysanne n’a eu de cesse de reculer, pour atteindre finalement 15% aujourd’hui. Le reste de la terre est aux mains de compagnies agricoles, ou de grands propriétaires installés dans les villes de la conurbation JABODETABEKA[2]. Mif Tahoudin, leader de Sepetak à Solokan, déplore cet état de fait : « Avant, le district de Karawang était l’un des greniers à riz d’Indonésie ; aujourd’hui, il est l’un des sièges de l’industrie nationale. C’est triste ». Dans ce conflit qui ne dit pas son nom, 3000 familles paysannes sont les victimes impuissantes de l’appétit foncier de quelques uns. Mais tout se passe discrètement, et comme le rappelle Engkos Koswara, chairman de Sepetak, « il n’y a pas eu de violences ou d’arrestations durant cette longue phase d’expropriation progressive ». Il poursuit : « À Solokan, il existe des terrains de plus de 100 hectares qui appartiennent à une seule personne, qui vit à Jakarta, à Bekasi, à Karawang… Est-ce qu’il est normal de posséder autant de terres quand on ne vit pas dessus ? ». Dans un tel contexte, les paysans ne travaillent plus pour eux-mêmes, mais pour le compte des nouveaux maitres du sol. Conséquence logique de ces accaparements massifs[3] et des autres conflits agraires qui ont essaimé dans la région depuis son industrialisation rapide, la pauvreté frappe durement le district de Karawang. Engkos affirme qu’au moins la moitié des 2 millions d’habitants du district vit dans la pauvreté. Nombreux sont les hommes qui se sont exilés vers les villes de JABOTEDABEKA pour y chercher un emploi, basculant inévitablement dans les rangs des travailleurs informels. Certains ont fait le grand saut, tentant leur chance en Arabie Saoudite, à Hong-Kong ou en Malaisie. Sepetak milite pour l’unité des paysans qui ont choisi de rester face aux accapareurs ; KPA propose son aide à l’organisation pour du plaidoyer auprès des institutions compétentes, à l’image la BPN[4]. La médiation du conflit est en cours.

Nous avons rencontré Mif Tahoudin dans sa maison, en présence d'autres villageois.  Ils nous ont expliqué en détail le contexte économique dans le district de Karawak, particulièrement touché par la pauvreté.  Mif Tahoudin

Seuls 15% des paysans de Solokan sont propriétaires de la terre qu'ils travaillent.  Kharma Hartadi, Secrétaire général du gouvernement local.  Kent, Député au renforcement des orgaisations paysannes à KPA, a été notre guide de terrain-interprète à Solokan.

Les rizières du village, proches de la mer et travaillées à l'engrais chimiques et aux pesticides, ne donnent que deux récoltes par an.  La récolte est passée...Il est temps de travailler à nouveu le sol et de replanter du paddy !  On brûle les vieilles tiges de paddy pour libérer de l'espace.

Les paysans de Solokan travaillent avec des pesticides et des engrais chimiques.  Face aux mauvaises conditions naturelles, certains paysans vendent leur terre. Ceux qui restent sont très rarement propriétaires du lopin qu'ils travaillent.  Les villageois possèdent une machine pour séparer le paddy du riz et une autre pour brasser le grain, stockées dans le hangar de Sepetak.

Une fois séparés du paddy, les grains de riz sont triés et nettoyés avant d'être consommés ou vendus.  Les sacs de riz quittent le village par camion pour être acheminés à Bekasi ou à Karawang.  Le travail dans les rizières se poursuit jusqu'au coucher du soleil. 

L'assainissement est un problème majeur à Solokan. L'eau des canaux est très polluée, mais sert à toutes les tâches de la vie quotidienne.  Laver son linge, faire sa vaisselle, prendre son bain et faire ses besoins...Le tout au même endroit.  Petite séance de cuisine en plein air...  

La jeunesse de Solokan est pleine de joie de vivre !  Sur notre passage, les enfants se rassemblent en un groupe riant et criant; les femmes nous sourient...  ...et se prêtent avec entrain au jeu de la photo !

…des problèmes quotidiens flagrants

Solokan se trouve à quelques kilomètres de la mer de Java. L’air marin, très salé, est néfaste aux plantations de paddy. La production souffre de ces conditions naturelles, et certains villageois n’hésitent pas à vendre la terre qu’ils travaillent ; dans ce cas, il ne s’agit plus d’une expropriation… Ceux qui plantent encore du paddy disposent de deux hectares cultivables chacun (qu’ils en soient propriétaires ou qu’ils travaillent pour le compte d’un autre). Un quintal récolté rapporte environ, après séparation du grain et du paddy, 66 kilos de riz. Cette production satisfait d’abord les besoins de consommation des familles, tandis que le surplus est vendu au prix de 6 à 7000 Roupies (50 centimes d’euro) le kilo, lorsqu’il s’agit de riz de bonne qualité, sur les marchés des grandes villes environnantes. Il s’agit, à quelques exceptions près, de la seule source de revenu des habitants de Solokan[5]. L’architecture globale du village trahit cette fragilité économique, notamment en termes d’irrigation et d’assainissement. Les champs de paddy, très gourmands en eau, ne disposent pas d’un système adéquat pour l’acheminement. Les canaux qui traversent le village sont sales, l’eau y est marron, et les déchets et autres sacs plastiques flottent tristement à la surface. Si les industries des environs polluent allègrement les cours d’eau, jouissant de l’absence de régulations contraignantes, les villageois eux-mêmes participent activement à la dégradation de leur cadre de vie. Kharma Hartadi, nouveau Secrétaire général du gouvernement local à Solokan[6], le souligne : « 70% des villageois vivent dans des conditions sanitaires insatisfaisantes. Nous faisons de la sensibilisation aux bonnes pratiques, mais les gens ont du mal à changer leurs habitudes ». Quand quelqu’un boit un jus d’orange, le gobelet en plastique file directement dans l’eau; et lorsqu’il s’agit de l’engrais pour le paddy, il n’est pas question de pratiques organiques, c’est un intrant chimique qui est choisi. L’eau des rizières et des canaux est contaminée par ces produits, tandis que leur coût (10 millions de Roupies par hectares et par an) étranglent les paysans qui doivnt l'assumer seuls. Le défi de Sepetak à Solokan est donc double : assainir le cadre de vie du village, et résister vigoureusement dans le bras de fer prolongé et silencieux qui oppose les villageois aux industriels de l’Ouest de Java.


[1] Sepetak, pour Serikat Petani Karawang (Union des paysans de Karawang) travaille essentiellement sur des actions de plaidoyer en matière d’éducation, d’accès aux services de santé et d’accès à la terre. L’organisation s’appuie sur des leaders de village, qui se rencontrent une fois par mois.

[2] Pour Jakarta – Bogor –Depok – Tangerang – Bekasi – Karawang, ensemble urbain regroupant près de 25 millions de personnes.

[3] D’après Engkos, 250 hectares de terrain ont été soustraits aux habitants de Solokan.

[4] National Land Agency, autorité compétente pour traiter des litiges fonciers en zone non forestière en Indonésie.

[5] Une famille paysanne de Solokan gagne environ 1 million de Roupies (80 euros) par mois.

[6] L’Indonésie compte plusieurs niveaux administratifs : 33 provinces, divisées en districts, eux-mêmes divisés en sous-districts. Solokan se situe dans le sous-district de Pakis. Le gouvernement local est élu par les villageois pour 5 ans. Toutes les semaines, le Secrétaire général et son équipe se réunissent en présence de leaders villageois.

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  • Dewi, vice Secrétaire générale, KPA, Jakarta, Indonésie: "En m'engageant avec KPA en 2007, j'ai compris que l'Indonésie est avant tout un pays agricole, même si nos dirigeants n'en tiennent pas compte".

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  • Dwi Agus, Chargé de campagnes, KPA, Jakarta, Indonésie : "Depuis des années, je vois comment vivent les gens ici, et j'en suis triste. Mon engagement est plus qu'un job, c'est un moyen de protester".

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  • Iwan, Secrétaire général, KPA, Jakarta, Indonésie : "J'ai embrassé la cause paysanne dès la fin de mes études, car l'accès à la terre est au coeur de toutes les difficultés sociales que connait l'Indonésie aujourd'hui".

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  • Andri, Chargé de campagnes et de recherches, KPA, Jakarta, Indonésie : "Le gouvernement refuse d'agir au sujet de l'accès à la terre, bien que ce soit un problème fondamental. On essaye donc de créer un vrai changement social par nos actions".

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  • Roy, Secrétaire, KPA, Jakarta, Indonésie: "Depuis l'université, je suis engagée dans les mouvements étudiant et ouvrier. Aujourd'hui, je veux en apprendre davantage sur la cause paysanne, pour continuer à lutter contre les injustices".

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