Protéger la forêt ou ses habitants?

Dans un pays où la déforestation progresse à une vitesse vertigineuse, protéger la forêt est un devoir absolu. Le sud de l’île de Sumatra est un laboratoire de la réhabilitation environnementale en Indonésie, mais les populations locales le paient au prix fort. Regards croisés sur un projet controversé.

En 2007, la compagnie PT REKI[1] a obtenu une concession de 100 ans concernant une zone de 100 000 hectares, à cheval sur les provinces de Jambi et du Sud Sumatra. Cette concession lui a été cédée par le gouvernement indonésien afin de protéger la forêt primaire[2]. Le Harapan Rainforest Project, lancé en 2008 vise donc la réhabilitation environnementale, mais aussi la création de bénéfices pour PT REKI, via le carbone tradding[3] et l’écotourisme. Le problème, c’est que la compagnie n’est pas seule dans cette zone à enjeux. Elle fait face aux habitants de la forêt, qui doivent préserver leur cadre de vie, et au gouvernement indonésien, déterminé à montrer son engagement environnemental au monde. Que se passe-t-il sur le terrain ? Messieurs Mangara Silalahi (Chargé des ressources de l'ONG Burung) et Dianto Bachriandi (Commissaire national aux Droits de l’Homme[4]) répondent à nos questions.

Dianto Bachriandi, ancien membre de l'équipe de KPA, est aujourd'hui Commissaire national aux Droits de l'Homme.  Mangara Silalahi est chargé des ressources de l'ONG Burung.  

Qu’est-ce que le Harapan Rainforest Project (HRP)?

Mangara Silalahi : « Les zones forestières sont particulièrement menacées à Sumatra et Kalimantan[5]. 60% des espèces d’oiseaux de Sumatra vivent dans la zone du HRP, ce qui en fait un lieu privilégié pour la réhabilitation des écosystèmes. Notre projet comporte des recherches scientifiques concernant la biodiversité, des actions de protection et de restauration de la forêt, et des partenariats avec les communautés locales, afin d’assurer le maintien de leur cadre de vie ».

Dianto Bachriandi : « Ce projet est la vitrine écologique de l’Indonésie dans le monde. Le but de PT REKI est de dégager des revenus de la réhabilitation de la forêt. Ils reçoivent leurs fonds de donateurs soucieux de leur greenwashing[6], qui financent l’entretien d’une zone précise. Pour bénéficier réellement de cet argent, la compagnie doit conserver la même surface de forêt que ce qui a été vendu aux donateurs. PT REKI n’a donc aucun intérêt à ce qu’une partie de cet espace soit redistribué aux paysans… C’est un business, et une opération de communication environnementale pour le gouvernement ».

Qui sont les acteurs en présence ?

Mangara Silalahi : « Les indigènes Batin Sembilan, qui vivent de longue date dans cette zone, représentent environ 200 familles. Ils vivent selon un mode de vie traditionnel, en harmonie avec la nature. Certains plantent du rubber tree, d’autres travaillent pour nous, d’autres enfin sur des plantations de palmier à huile. Il y a aussi les migrants, venus d’autres provinces en 2005 : ils représentent 3000 familles, mais leur nombre augmente sans cesse. Le plus souvent, ils plantent du palmier à huile. Ils sont encadrés par deux organisations paysannes, le PPG et le SPI[7] ».

Dianto Bachriandi : « Les "migrants" sont arrivés dans la zone en 2005, et ont occupé des terres laissées vacantes par une précédente compagnie. La concession de PT REKI a été ouverte par le gouvernement en 2007. Les gens cultivaient la terre avant que PT REKI n’arrive sur place, on ne peut donc pas les qualifier de "migrants". Quant aux Bentin Sembilan, ce sont les habitants traditionnels de la zone. D’autres groupes vivent sur la concession, mais le gouvernement n’en a reconnu que deux. Il enlève ainsi toute légitimité aux autres, ce qui permet le moment venu de les expulser par la force ».

Comment les habitants de la forêt sont-ils intégrés à la réhabilitation ?

Mangara Silalahi : « PT REKI a négocié avec 26 familles du groupe des Batin Sembilan, et les a relogées dans une partner zone. Nous avons essayé de développer quelques activités avec eux, comme la production de miel, ou la plantation de rubber tree. Nous avons également signé un agrément avec certains migrants ; selon ce texte, ils peuvent cultiver entre 2 et 5 hectares par famille, mais n’ont pas de titre de propriété. Nous leur interdisons de planter du palmier à huile, car ils déforestent abondamment pour cela ».

Dianto Bachriandi : « PT REKI s’occupe de 26 familles : ils ont construit des routes, des maisons, une école, un système d’assainissement…mais c’est assez limité. Et puis n’oublions pas que selon leur mode de vie traditionnel, les gens qui vivent dans la forêt se déplacent ; on ne peut pas les immobiliser dans une maison… ».

Quelle est la nature des conflits entre les acteurs ?

Mangara Silalahi : « Les populations locales se plaignent d’être délaissées, et de ne pas avoir accès aux services promis. Il est vrai que le développement à long terme de leur cadre de vie est un processus long et difficile… Ils nous accusent de landgrabbing, mais il s’agit d’une forêt d’Etat ; on ne peut pas leur donner le droit sur le sol, car il n’y pas de certificats de propriété en zone forestière. Quant aux migrants, ils se sont accaparés des terres, et certains en possèdent beaucoup. 40% d’entre eux détiennent plus de 5 hectares, et 20% plus de 10 hectares. Nous ne traitons pas avec ceux qui possèdent plus de 2 hectares ».

Dianto Bachriandi : « Il y a de nombreuses évictions, et trop peu de gens sont engagés dans le programme de relogement. PT REKI et le gouvernement font de la discrimination : par exemple, si certains hommes d’affaires demandent à des sous-traitants de défricher la forêt pour planter du palmier à huile, la police forestière et PT REKI ferment les yeux. En revanche, si de petits paysans s’y risquent, on les arrête, il y a des maisons brulées, des récoltes détruites… Les officiers de police de l’Etat perpètrent des violences sur invitation de PT REKI, qui veut faire régner la loi dans sa zone[8]».

Quel est la position du gouvernement indonésien sur ce dossier ?

Mangara Silalahi : « Les autorités nous délèguent une partie de leurs prérogatives. Le plus souvent, les Bentin Sembilan n’ont pas de pièces d’identité ; ils n’existent pas aux yeux du gouvernement, qui ne fait rien pour eux. C’est donc à nous de pourvoir à leurs besoins ».

Dianto Bachriandi : « PT REKI est un petit morceau de la vitrine écologique gouvernementale, et reçoit des fonds étrangers . Il faut donc montrer au monde et aux investisseurs que la compagnie et le gouvernement indonésien prennent bien soin de la forêt. Les "indigènes" et les "migrants" dérangent, puisqu’ils vivent sur la concession et utilisent la forêt et ses ressources. Le deal entre les autorités et PT REKI peut se résumer ainsi : la compagnie prend soin de la forêt au nom des autorités, et en retour elle peut en tirer des bénéfices ».

Est-il possible d’aboutir à une solution qui respecte les intérêts et les droits des populations ?

Mangara Silalahi : « En termes fonciers, nous sommes d’accord sur le principe de donner 2 hectares de terre aux plus pauvres des migrants (qui en réclament 5), mais nous ne pouvons pas le faire légalement, car il s’agit de terres situées sur une concession achetée au gouvernement[9]. Pour délimiter les terres litigieuses, un mapping a été lancé dans la zone, ce qui permettra d’y voir plus clair. Mais si les migrants continuent à s’approprier la forêt et à la ravager, ce sont les indigènes qui en souffriront le plus, et on risque de graves conflits entre les deux parties ».

Dianto Bachriandi : « Par définition, tous les cas de conflits agraires relèvent d’une violation des Droits Humains. La Komnas demande dans un premier temps à ce que tous les groupes présents dans la concession soient reconnus, et qu’une solution soit négociée pour chacun, sans qu’aucun ne risque l’éviction. Je pense que les Bentin Sembilan sont les plus fragiles, car on spolie leur cadre de vie traditionnel ».


[1] PT Reki a été créée en 2005 par l’ONG Burung et son partenaire de Bird’s Life International. Burung travaille à la préservation environnementale, principalement en Indonésie de l’Est. Sa création répond à un impératif législatif indonésien : une ONG ne pouvant obtenir de concession et de licence, il fallait une compagnie à Burung pour développer ses activités à Sumatra.

[2] PT REKI a du s’acquitter en 2008 d’une importante taxe, qui lui a permis d’obtenir une licence de 5 ans l’autorisant à développer ses activités sur la concession.

[3] Financements versés par une entreprise à un projet environnemental, afin de « compenser » la production de gaz à effet de serre. Voir plus loin.

[4] La KomNas (pour « Commission nationale ») est une institution gouvernementale. N’importe qui peut la saisir sur une simple lettre de complainte (plus de mille courriers sont arrivées en 2012). Les 13 commissaires décident de la nécessité ou non de lancer une investigation. Après enquête, la commission propose un rapport à la cour, et l’affaire peut alors éventuellement basculer dans le domaine judiciaire. Son autorité est assez limitée, et il s’agit en définitive d’une vitrine de protection des Droits de l’Homme du gouvernement indonésien, coincée entre les intérêts politiques et les attentes de la population.

[5] Selon la Banque mondiale, au rythme actuel des déforestations, la forêt de Sumatra aura disparu en 2015.

[6] A l’image de Singapore Airlines. Dans le cadre du Corporate Social Responsability Program, la compagnie aérienne « compense » ses émissions de CO2 en finançant des projets environnementaux.

[7] LE PPG est une organisation paysanne de Jambi, membre de KPA. Le SPI est une organisation paysanne indonésienne de rayonnement national.

[8] L’unité la plus virulente est celle de la Special Forestry Police Force, qui dépend du ministère de la Forêt. En décembre 2012, 4 paysans ont été arrêtés et envoyés en prison pour des durées allant de 4 à 6 mois. Une dizaine de personnes sont encore recherchées par la police forestière.

[9] Selon Mangara Silalahi, le gouvernement propose à PT REKI de faire une demande officielle pour que 1200 hectares de la concession soit partagés entre 600 familles. Il affirme : « si nous faisons cette demande, le gouvernement pourrait nous retirer des terres et les redistribuer aux familles, mais c’est impossible, ça reviendrait à nous destituer nous-mêmes » !

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