Le gardien du savoir

Abritant officiellement 54 groupes ethniques, le Vietnam mène une politique répressive à l’encontre de ses minorités. A Son La, au nord-ouest du pays, un grand-père et sa petite fille rament à contre-courant, en assurant la transmission des savoirs thaïs.

La bible du peuple thaï

Hang a 28 ans ; elle est née a Son La et y a vécu avec sa famille, avant de rejoindre Hanoi pour y poursuivre ses études. Elle fait partie de la minorité thaïe, qui compte environ un million et demi de membres au Vietnam[1]. Son grand-père vit toujours à Son La ; agé de 80 ans, il nous accueille ce dimanche matin dans sa maison, traditionnellement fabriquée en bambous. Il est 7h à peine, et malgré la fatigue qui se lit sur les visages -occasionnée par les réjouissances prolongées de la fête du Tet[2], il est alerte et disponible. Il nous présente avec précautions un livre, objet de nombreuses croyances dans la petite ville et ses environs. Composé à Vientiane (Laos) par un certain Ca Van Hom, à la fin du XIXe siècle, cet ouvrage, dont on ignore les secrets de fabrication, recense des centaines d’illustrations liées à la vie quotidienne et aux signes astrologiques. Il permet à celui qui sait l’utiliser d'interpréter les évènements de la vie de la communauté, et de les organiser. On se sert de cet ouvrage pour savoir si le jour prévu pour un mariage est bon ou mauvais, si une année de naissance est heureuse ou non, pour savoir comment fabriquer correctement une maison en bambous... A ce jour, le grand-père de Hang est le seul à savoir le manipuler ; il a copié les vieilles pages abîmées du manuscrit, et noirci des centaines de feuillets au sujet des différentes interprétations et lectures que l’on peut en faire. Cette bible de la culture thaïe lui a été transmise par son père peu avant sa mort, en 1982. Selon la croyance, il faut être un homme, être désigné par le détenteur du livre, mais aussi posséder une habilité particulière pour prétendre en hériter. Il n’existerait qu’un seul ouvrage de ce genre au sein de la minorité thaïe du Vietnam.

Le livre de Ca Van Hom, piece d'archive a manier avec precautions...  Si certains dessins sont explicites, il est impossible d'utiliser ce livre sans y avoir ete initie.  Hang et son grand-pere nous parlent de leur culture, de bon matin!

D'apres Hang, c'est l'instinct de son grand-pere qui lui a permis de maitriser le contenu du livre.  Hang confesse qu'elle ne sait pas lire le Thai, mais elle compte bien apprendre aupres de son grand-pere.  Scanne, l'ouvrage est plus facile a utiliser, l'original resistant mal a l'epreuve du temps...

Lorsque le livre et son detenteur se deplacent, toute la famille les accueille. Mais seuls les hommes participent a l'entretien.  Se deroulant face au portrait des ancetres, les incantations suivent plusieurs phases.  Les esprits des ancetres sont nourris et abreuves par un petit trou dans le mur: boulettes de riz gluant et alcool de riz.

Le livre de Ca Van Hom est donc au coeur de la vie des Thaïs de Son La. Pour chaque évènement important, ou lors des réjouissances de la fête du Tet, les familles se rendent chez le grand-père de Hang, afin de le consulter. La tradition veut que les solliciteurs l’emmènent chez eux, pour le ramener ensuite chez lui. Sur place, la question posée par la famille est étudiée en fonction des réponses apportées par le livre. Puis (en période de nouvel an particulièrement), le garant du savoir se tourne vers les ancêtres de la famille, et les invoque longuement. Nous avons assisté à la scène dans une maison de Son La. Les incantations, les offrandes, l’énergie qui émanent de ce vieil homme au corps voûté, béret français vissé sur le crâne, ne laissent pas d'impressionner.

Résister à l’oppression des minorités

Hang et son grand-père ne sont pas très loquaces lorsqu’il s’agit d'évoquer le traitement réservé aux minorités par les autorités de Hanoi. Reste que les ethnies minoritaires, qui vivent principalement dans les montagnes du nord, sont soumises à une assimilation économique et culturelle forcée. Le passage d’une économie collectiviste à une économie de marché, amorcé à la fin de la Guerre froide, a entraîné d’importantes spoliations foncières. L’expansion des monocultures du café et du caoutchouc, ainsi que les migrations internes mises en place par le pouvoir central, ont contribué à la détérioration du cadre de vie des ces communautés.

Une fois mariée, les femmes thaïs portent un chignon bien ficelé au dessus de la tête. Selon la tradition, elles ne portent jamais le pantalon, réservé aux hommes.  Comme les autres Vietnamiens, les Thais mangent bien pendant le Tet!  Quelques ovni de passage viennent troubler la quiétude des lieux...

Sachant quand il va mourrir (!), le vieil homme prend son temps pour designer son successeur.  Le grand-pere est une intarissable source de savoir pour ses petits enfants.  Si Son La est une petite ville, il suffit d'en sortir un peu pour retrouver l'ambiance des villages thaïs.

La Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) dénonce de graves atteintes en matière de religion et de liberté d’expression. Malgré son adhésion, en 1982, à la Convention Internationale sur l'Élimination de toutes les formes de Discrimination Raciale (ICERD), le Vietnam est accusé de persécuter les ethnies montagnardes. Harcèlement, tortures et assignations à résidence seraient monnaie courante. Selon la FIDH, depuis 2011, 350 « montagnards » auraient été condamnés à de longues peines de prison, notamment pour avoir participé à des manifestations, ou s'être réunis dans des églises « non reconnues »[3].

Dans un tel contexte, les activités traditionelles de Son La prennent tout leur sens. La petite fille et le grand-père souhaitent d’ailleurs poursuivre sur cette voie, en développant la pratique de la langue thaïe au sein de la communauté. Si beaucoup d’habitants de la petite ville la parlent chez eux, elle n’en demeure que peu écrite. Le vieil homme a déjà donné quelques leçons aux plus jeunes, et Hang souhaite mettre en place des cours réguliers d'écriture, ainsi qu'une bibliothèque comprenant des ouvrages en thaï. Dans un pays où cohabitent de nombreuses langues, mais où seul le vietnamien est enseigné à l'école, l’initiative a toute sa place.


[1] Originaires de Chine du sud, les Thaïs sont l’une des plus importantes ethnies minoritaires du pays apres les Kinhs (Viets, 86 %).

[2] Nouvel an vietnamien.

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