Les éponges du Fleuve rouge

Dans les années 90, une vingtaine de familles sont venues s'installer à Hanoi, à la recherche d'une vie meilleure. Illégales, elles ont élu domicile sur le Fleuve rouge, dans des cahutes flottantes attenant à la terre ferme. Depuis 2010, les femmes de ce "quartier" confectionnent des éponges écologiques pour améliorer leur quotidien.

Hanoi, un mercredi matin pluvieux. Il est 9h quand nous rejoignons Hang aux pieds du pont de Long Biên, qui chevauche le Fleuve rouge sur plus d’un kilomètre. Les motos pétaradent dans un va-et-vient incessant. Dans le renfoncement d’un trottoir, une femme, chapeau conique en guise de couvre-chef, vend pour quelques milliers de dong des épis de maïs. Une activité courante pour les femmes du Fisher Village, une zone d’habitations flottant sur un bras du Fleuve rouge.

Un escalier raide nous mène en contrebas. Nous suivons un sentier boueux, le long de lopins de terre que quelques hommes cultivent sous la pluie. Oanh nous recoit sur les rives de sa "maison”, une bicoque faite de tole et de bois qui se balance au gré des eaux. Depuis deux ans, Oanh fabrique ponctuellement des éponges écologiques pour dégager des revenus complémentaires. Un projet mis en place par Hang, avec l’aide d’une ONG japonaise – NICE – et d’une ONG vietnamienne – SJVietnam – pour améliorer le quotidien de 12 familles vivant dans cette zone reculée de la ville (le Fisher village en compte 25). “Certaines des femmes du Fisher village avaient des compétences en tricot; on a voulu s’appuyer sur ces saviors-faires pour développer une nouvelle activité génératrice de revenus”, raconte Hang, fondatrice du projet et ex-coordinatrice de celui-ci pour SJVietnam. En 2010, à l’occasion du Tokyo Earth day, 600 éponges du Fisher Village font leur entrée sur le marché japonais. Un succès qui incite les organisations et les femmes concernées à redoubler d’implication. Importée du Japon par des volontaires de NICE, l’acrylique utilisée pour la confection des éponges est distribuée aux femmes du Fisher village quatre fois par an, à l’occasion de chantiers organisés de concert par NICE et SJVietnam. Pendant deux semaines, une équipe de volontaires vietnamiens et japonais se joint à la vie du “quartier”. “En amont de chaque chantier, on discute avec les familles pour savoir de quoi elles ont besoin, explique Oanh, volontaire vietnamienne impliquée sur ces chantiers depuis bientôt deux ans. Pendant que les femmes tricotent les éponges, nous mettons en place des filtres à eau pour les familles, faisons de petits travaux de réparation dans les maisons, et organisons des activités pour les enfants”.

Vendeuse de fruits au pied du pont de Long Biên.  Oanh et Thibault sur le pont de Long Biên.  En contrebas du pont, une décharge a ciel ouvert. Le traitement des déchets n'est pas le fort de la ville d'Hanoi... 

Vendeuse de maïs sur le pont de Long Biên.  A quelques pas seulement du bouillonnement urbain, des terres cultivables s'étendent sur plus d'un kilomètre.  Les femmes du coin portent des charges considérables.

Le magasin de Oanh est illégal, mais la volontaire nous rassure à son sujet. "Les autorités ne mettent jamais les pieds ici...".  Oanh (au centre) est une des 4 premières femmes a avoir pris part au projet.  Oanh vit seule avec sa fille de 13 ans, qui l'aide tant au magasin que dans la collecte d'ordures.

Une fois les éponges réalisées, les volontaires japonais les ramènent au Japon où elles sont vendues 3 USD la pièce lors de salons et d’événements ponctuels. “Les femmes gagnent 1 dollard par éponge vendue, et le reste est réinjecté dans l’achat de matériel et dans les frais liés aux chantiers”, explique Hang. En deux semaines, les femmes réalisent entre 50 et 80 éponges. Un coup de pouce non négligeable, quand on sait que la plupart d’entre elles ne gagnent généralement guère plus de 2,5 millions de Dongs (soit 150 USD) par mois. “Je vends du maïs l’été sur le pont de Long Biên, et des drinks pendant l’été, raconte Ngân, que nous interrogeons autour d’un tra (thé vert) dans sa maison. Avec mon mari qui travaille dans une usine de bonbons, nous gagnons environ 6 millions de Dongs (soit 300 USD) par mois. L’argent des éponges nous aide à payer les 60 USD par mois de frais de scolarité pour nos deux filles”. De son côté, Oanh a monté sur la terre ferme un petit magasin où elle vend noodles et drinks aux pêcheurs et agriculteurs de passage. “C’est grâce à l’argent des éponges que j’ai pu monter mon petit commerce et acheter les premières fournitures pour démarrer cette activité”, explique-t-elle. A ce jour, 12 femmes sont impliquées dans le projet Eco Sponge Action, contre 4 à ses débuts. “Celles qui ne savaient pas tricoter ont été formées par les volontaires japonais pendant les workcamp, et par les femmes qui avaient déjà ce savoir-faire”, explique Hang. Victimes du succès de l’initiative, Hang et ses partenaires ne trouvent pas de débouchés suffisants pour répondre à la demande croissante des femmes de s’investir dans le projet. “En mars 2012, un café à Tokyo a acheté 100 éponges d’un seul coup, mais ce genre de commandes reste assez rare”, remarque Oanh, la jeune volontaire qui nous accompagne. Si la vie sur le Fleuve rouge semble connaitre moins de remous que par le passé, les femmes n’ont pas abandonné la collecte de détritus et la vente de rue pour subvenir aux besoins de leur famille. Nous repartons par un sentier boueux que la pluie a cessé de battre. Les femmes, quant à elles, se replongent dans leurs activités quotidiennes. A 14h, Ngân installera sur le pont son stand de vente de maïs. Oanh prépare son magasin pour l’arrivée d’un client éventuel. Toutes attendent avec impatience le prochain chantier d'Eco Sponge Action, qui se tiendra chez elles du 4 au 17 mars prochain.

Lors du dernier chantier, des volontaires ont aidé Ngân à remplacer les tanks qui maintiennent sa maison sur l'eau.  Hang a noué une relation de confiance avec les femmes qu'elle accompagne depuis plusieurs années.  La mère de Ngân vit avec elle et sa famille dans leur "bâteau".

Devant la maison de Ngân, où règne une athmosphère chaleureuse malgré le froid et la pluie extérieure.  Les deux petites filles de Ngân ont trois et cinq ans. Elles vont à l'école maternelle publique en ville, qui est payante.  Anh, 26 ans, confectionne les éponges qu'elle n'a pas eu le temps de faire lors du dernier chantier.

Les femmes inventent de nouveaux modèles d'éponges et laissent ainsi libre court à leur créativité.  Han, 28 ans, voudrait s'impliquer plus dans le projet ESA. "Non seulement ça nous rapporte de l'argent, mais en plus c'est une activité plus valorisante que de vendre des légumes sur le pont de Long Biên".  Le pont de Long Biên, anciennement baptisé pont Paul-Doumer, a été achevé en 1902. Symbole de la résistance du peuple vietnamien, il ouvre également le Vietnam sur son voisin la Chine.

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